La chronique
Suivre les pérégrinations de ce qui doit équivaloir au huitième album du plus parisien des artistes cubains peut donner le tournis : des bases enregistrées sur les hauteurs de Ménilmontant, des cuivres captés à La Havane, et une finalisation du disque opérée en retour sur Paris, voilà des voyages qui forment la jeunesse, et cernent les yeux. D'autant que les onze chansons d'Havanization ne sont le fruit que de sessions de quelques semaines, comme si ses créateurs avaient ici souhaité retrouver l'urgence des pionniers du rock and roll, capables alors de graver un album entier en une nuit, et quelques bouteilles de scotch.
Les créateurs du disque, justement, sont une autre clé des couleurs si particulières du programme : outre la voix immédiatement identifiable du chanteur, aujourd'hui quadragénaire, mais pas forcément rangé des curiosités qui font les grandes chansons, et donc désireux de mêler avec toujours autant de gourmandise racines cubaines, hip hop, rock et pop, on relève la présence du réalisateur Sébastien Martel. Guitariste fantasque (de -M- comme de Femi Kuti), membre de l'improbable trio latino-américano-rock Las Ondas Marteles, et jazzman renommé au côté de Julien Lourau, le garçon a, lui également, horreur des idées préconçues. Les deux étaient donc faits pour se rencontrer. Ils ont entraîné dans leur sillage deux compagnons du funk-man Spleen, quelques Cubains de passage, ainsi que le batteur et producteur Marlon B.
Ces épousailles aussi diverses et variées, et que les gardiens de l'orthodoxie considèreront comme parfaitement contre-nature, permettent à Paz d'atteindre le mitan de la cible de toutes les émotions, et d'une palette musicale planétaire. C'est sur fond de cuivres soul que « Mejor », et son refrain en roucoulades sixties, ouvre le bal. « Tengo » et sa rythmique tressautante, qui rappellera quelques souvenirs émus aux fans du clavinet du « Superstition » de Stevie Wonder, participe d'une semblable lignée, alors que « Habana » s'illustre d'une articulation en roulements de syllabes lorgnant vers la scansion du rap. Avec « Gente », on retrouve les crépitements percussifs du son cubain, alors qu'« Aire » offre des glissandi pour grands espaces, et amateurs de country music. In fine, et dans la spontanéité de ce projet, Paz se montre, comme à l'accoutumée, confortable dans le déhanchement d'un reggae mélancolique (« Pasan »), le caractère mutin d'un piano, en héritage des grands ensembles des années cinquante (« Flores En La Ciudad »), ou un à la manière de que n'aurait pas désavoué Sam Cooke (« Carino »), et autres soul-singers. Car la force du chanteur, jadis expatrié, aujourd'hui en paix avec ses origines, lui permet de saisir à bras-le-corps romance définitive (« Un Lugar »), et refrain pour crooners harassés (« Tal Como Fue »). Et de se glisser avec un brin de malice dans le néo-rockabilly de « Carnaval », pour y retrouver Camille, en invitée à poigne, et voix de gorge.
Moins perdu que dans un passé récent au milieu des sirènes de la mode, Raul Paz parvient au délicat équilibre qui parvient à harmoniser actualité et tradition, modernisme et classicisme : Havanization en devient un album de toutes les couleurs. Dans ces temps de grisaille, il ne nous en est que plus précieux.
Christian Larrède
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