Pour son deuxième album studio (en excluant la compilation de musique de films
Soundtracks) Can ose carrément le double album et qui plus est avec un titre qui sonne comme une formule magique (le nom d’un magicien soit dit en passant)
: Tago Mago.
Les quatre premiers morceaux devaient constituer l’album en tant que tel mais comme d’habitude avec Can, la spontanéité sait dicter ses lois. Durant les pauses où l’on changeait la disposition du studio en vue de créer d’autres conditions d’enregistrement, les musiciens passaient le temps en jouant des morceaux plus improvisés. Ces long jams où les morceaux ont des durées dépassant allégrement les 10 minutes constituent la face 3 et 4 de
Tago Mago. C’est à la femme du pianiste, Hildegard Schmidt, (et toute nouvelle manageuse du groupe) qui, totalement emballée par ces chansons plus expérimentales, convainquit les membres de Can de sortir un double. Sacré flair de Madame Schmidt puisque
Tago Mago constitue encore 35 ans après un des meilleures ventes du catalogue Can.
Ce qui frappe immédiatement à la première écoute, c’est la disparition presque totale de l’influence rock. Le chanteur précédent Malcom Mooney était selon les dires de Holger Czukay « une machine à rythmes » et avait dès le début pousser le groupe vers un rock urbain et cru rejoignant par instants les morceaux les plus extrêmes du Velvet Underground.
Avec le nouveau chanteur Damo Suzuki, la musique se fait plus mélodique et plus européenne. Damo Suzuki affectionne les sons plus doux qui appellent des paysages évocateurs : Michael Karoli, le guitariste, dialogue constamment avec son chant murmuré comme le montrent le délicieux
« Bring me coffee or tea » ou le plus abrasif
« Paperhouse ». Sur le
tribal « Mushroom », Karoli développe de longues phrases déchirées et plaintives croisant musiques tziganes et « acid rock »californien. Il évite les clichés du guitariste démonstratif et c’est en cela que son style de jeu est totalement inédit pour l’époque. Dans une interview de 1998, il déclarait avoir toujours cherché à ne jamais faire de solo et vouloir toujours privilégier l’unité de la musique comme si c’était un organisme vivant.
La pièce
« Augmn » est de loin la plage la plus déroutante et magique de l’album. Irmin Schmidt psalmodie des incantations saturées d’échos tandis que Karoli lance des sons tridents au violon associé aux murmures en cadence de Damo Suzuki. Pour l’anecdote, Karoli et Suzuki avait trouvé un son léger et flottant que Liebezeit accompagnait doucement quand tout à coup le pianiste Irmin Schmidt pénétra dans le studio en cassant les chaises alentour et en sortant les sons les plus démoniaques et les plus violents. Un rituel de magie noire qui fait d’
« Augmn » le morceau qui s’inspire le plus de Stockhausen dans le traitement des sons et du mixage tout en laissant l’improvisation amener ses propres couleurs… L’autre longue pièce
« Peking O » sonne très moderne avec ses claviers en cascades rythmiques et ces cris de Damo Suzuki scandés dans une langue inconnue (ou les mélangeant toutes ?). On croirait entendre par instants une sorte d’électro barré à la Aphex Twin tellement ce morceau sonne strident et contrôlé à la foi. La modernité de
Tago Mago est à chercher aussi dans son mode opératoire de mixage : Holger Czukay, bassiste ainsi qu’ingénieur du son, façonne les morceaux en découpant les bandes enregistrés et en recollant ensuite des parties de rythme.
« Halleluwah » , au groove puissant et métronomique, a été construit de cette manière, prouvant ainsi que 20 ans avant l’arrivée des musiques électroniques, Can maîtrisait cette esthétique du collage qui allait devenir la norme à partir des années 90. En 2006 ,
Tago Mago reste une borne de la musique rock et continue à inspirer de nombreux musiciens sans œillères pour qui « groove » et « recherche » ne sont pas inconciliables.
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