La chronique
Après un long hiatus occupé à digérer son phénoménal succès et combattre une sévère addiction aux analgésiques, l'ex-merveille blanche du rap, désormais moins blond et plus mature, semble submergé par l'inspiration. Après Relapse en mai 2009, et un Relapse 2, version augmentée qui finalement restera lettre morte, voici un autre album solide, Recovery, qui appuie à nouveau là où ça lui faisait mal.
Car Eminem, à 37 ans quand sort ce septième album studio d'une riche carrière, est quand même le rappeur le plus introspectif de cet univers. Là où les autres matamores jouent à s'affronter les uns les autres, façon « c'est moi qui ait la plus grosse » (réputation), Eminem se bat contre lui-même, ses démons, ses doutes, et transforme cette auto-psychanalyse en torrent d'images, de métaphores, de rimes, qui délivre avec ce flow désormais légendaire et inimitable. Ces dernières années, le rap américain a sombré dans une auto suffisance que l'érosion drastique des ventes rendait encore plus pathétique. Eminem n'est pas le sauveur du rap, il refuserait cette étiquette et cette charge, d'autant qu'il a largement fait ses preuves. Il reste malgré tout l'empereur malade et brillant du genre musical, son plus exemplaire bretteur de mots et de concepts
Pour réussir cet effort, son partenaire Dr. Dre s'est fait discret, seulement présent à la production d'un titre, les autres se partageants entre valeurs sûres (Just Blaze, Denaun Porter, Havoc, DJ Khalil, le plus présent) et une poignée de débutants. Pour le renfort vocal et médiatique, Pink fournit « Won't Back Down » en refrain efficace, Rihanna fait de même sur « Love The Way You Lie », tandis que le seul homologue convié est Lil Wayne sur le tubesque « No Love ». Recovery est certes encore un peu délayé, et comme d'habitude, il requiert une écoute attentive et une pratique musclée de la langue américaine, pour en saisir l'immense puissance lyricale. Mais à l'inverse de Relapse et sa matière touffue, il y a sur Recovery de quoi alimenter les radios, et faire renouer Eminem avec les hits, si l'air du temps autorise une telle logorrhée. Et si les radios préfèrent le son pop dance du moment à cette mise en abyme d'un personnage essentiel de la pop culture du siècle, tant pis, les aficionados éclairés s'en réjouiront avec vigueur.
Jean-Eric Perrin
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