La chronique
Chacun aura sa grille de lecture, sur ce qui est salué ici comme le retour en front de scène (après quelques amicales panouilles pour les frères en musique de Shaka Ponk, Eiffel, et Brigitte Fontaine, ou une visite en longueur à venir sur le prochain album d'Amadou et Mariam), d'un Bertrand Cantat que certains, sans nul doute praticiens de la double peine, auraient bien vu ne plus jamais chanter publiquement. Alors que d'autres, plus discrètement douloureux, se contentaient de rappeler que Marie Trintignant, quant à elle, ne tournera plus jamais dans un film. Autant dire que si l'on croise quiconque affirmant haut et fort que l'on peut aborder cet album sans affect ni déchirement ni interrogation, on peut raisonnablement changer de trottoir : c'est un fieffé menteur.
Ch?urs rassemble les choeurs de trois tragédies (Antigone, Électre et Les Trachiniennes, chacune appartenant à l'un des cycles du dramaturge, et elles-mêmes intégrées à la trilogie des Femmes, telle que voulue par le metteur en scène Wajdi Mouawad) de Sophocle, auteur grec chantre des héros solitaires. Les musiques ont été composées par Cantat, le batteur canadien Alexander MacSween, Bernard Falaise, surdoué oscillant entre tango et acid-rock, et Pascal Humbert - en rupture du groupe Wovenhand -, et les paroles en adaptations des textes de Sophocle, à deux exceptions : « Dithyrambe au soleil » (sur un texte de Mouawad et Cantat) en ouverture, offre un chant dénudé et frissonnant d'une intense profondeur dramatique ; alors que « Bury Me Now », alternance bouleversante entre cri primal et chant serpentin, s'appuie sur les paroles du chanteur seul.
Mais, tout du long des dix-sept pièces, c'est donc une dense matière poétique qui est percuté, et sublimé, par l'électricité d'une musique qu'on étiquettera rock pour aller au plus court, et bien qu'elle n'omette pas quelques intenses dérives vers les ondoiements orientaux (« Révélation de l'oracle » ou la mélopée du muezzin alors devin), ou la sensualité arabo-andalouse (depuis un poussiéreux tablao dans « Heureux sont ceux qui du malheur »). Et l'on concèdera à « Les Mouillages » la faculté d'encore et encore écrire une page que n'aurait pas renié certain groupe d'origine bordelaise. Pour le reste, cet album qui n'est pas un album mais une musique de scène est nourri, dynamité, et instillé par un Bertrand Cantat à la douleur sublime, à la profondeur inégalée dans l'Hexagone.
Ch?urs est un disque aride, dont on ne pourra consommer certaines plages qu'avec parcimonie, mais il est mû par un élan incoercible, une détresse à la triomphale impudeur, et interprété par le plus grand chanteur français de sa génération. Á l'heure où est commercialisée une compilation de Noir Désir, et à la question « Où veux-tu que j'regarde », Bertrand Cantat répond en fixant les jours à venir. Et le reste ne nous concerne pas.
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