La chronique
Le Tunisien David Cohen occupe depuis plus de vingt années une place bien particulière dans la chanson francophone : Pierre Loti du refrain populaire, il offre à chacun de ses enregistrements un dépaysement roboratif (au fil de ses sessions l’évocation du Saint-Germain-des-Prés des années cinquante, l’usage dynamique d’un latin jazz en formation de big band, la sensualité cubaine, la défroque d’un latin lover plus italien que nature, ou la nonchalance néo-orléanaise).
Mieux, et le sentiment se confirme à l’occasion de ce neuvième album en studio, l’usage qu’il fait des boules à facettes et autres parquets cirés nous renvoie à un message éminemment positif : le pire n’est pas certain, et le plaisir (de danser, chanter, ou aimer) peut nous épargner bien des périls, surtout en temps de crise. Comme son titre le laisse supposer enregistré à Puerto Rico, et sous la houlette du chef d’orchestre du cru Angel Cucco Peña, cette collection de dix chansons (à une exception près sous la plume du patron) assène dans des rythmes chaloupés la philosophie de Dany Brillant (carpe diem), et son goût pour les mélodies et rythmes entraînants.
On parle donc beaucoup ici d’amour : celui de l’instant (« On verra demain »), celui en fait qui ne nécessite pas les suites des palaces (« Dans ta chambre »), et pour lequel la jubilation de la danse n’est jamais trop éloignée d’activités plus coquines (« Dis-moi que tu m’aimes »). Mais Dany Brillant n’est pas un bellâtre juste bon à animer les thés dansants, et reconnaît ses racines. D’un salut à Georges Brassens (un « Je t’aime trop pour t’épouser » en écho de « La Non demande en mariage »), à une allusion à la philosophie du Talmud (« Si c’Était à refaire »), le chanteur n’oublie pas ce qui l’a construit. Et rend en tout simplicité hommage à celle qui reste la femme de sa vie : sa fille (« Léah »).
De même, on le sent en prise avec son époque, lorsqu’il évoque le sort piteux réservé aujourd’hui à la jeunesse française (« Les CDD, la déprime/Les stages sans être payé/Et les contrats d’intérim/On veut bien vous les laisser », in « Laissez-nous passer »). Merengue, boléro, cha cha cha ou bossa tourbillonnent alors tout autour de la piste de danse, et dans la joie et la sérénité des plaisirs simples, tournent les têtes. En seule reprise de la sélection, Brillant n’hésite pas à affronter – en anglais dans le texte – la redoutable partition de « My Way » (« Comme d’habitude ») : les arrangements des salseros ne dissimulent alors en aucun instant une évidence désormais accomplie : Dany Brillant est un grand chanteur, et un très chaleureux entertainer, et il célèbre dans chacun de ses couplets un temps d’insouciance, de bonheur sans affèterie, et de sensualité spontané, dont on saluerait aujourd’hui, et avec enthousiasme encore, le retour.
Christian Larrède
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