La chronique
Pays Sauvage a été conçu (mais la chanteuse en revendique fièrement la réalisation, aussi) au fin-fond de l’Ardèche (en fait, l’Ardèche n’a que des fins-fonds), dans une maison achetée avec les royalties du disque précédent, et porte l’officiel label de disque hippie. Tant est si bien (à la recherche de l’objet complet) qu’il a été somptueusement mis en images par Jean-Baptiste Mondino, dans des clichés de genre, en costumes et dentelles, et robe de mariée pour rire.
Deux ans après L’Autre Bout Du Monde, Emily Loizeau est en fait partout : sur les écrans, grâce à sa partition de la musique du film King Guillaume de et avec Pierre-François Martin-Laval, et sur les platines, avec un deuxième album qui prend toutes les apparences d’un rendez-vous obligé de toute une génération de jeunes talents de la chanson française, ou cousins et associés. Les Franco-Américains de Moriarty la secondent en effet dans le très scandé « Fais battre ton tambour » - qui n’est pas sans rappeler les work songs des convicts noirs américains – ou pour le zoophile « The Princess and the Toad », où, rejoint par un sarcastique Thomas Fersen, la troupe nous conte une fable très morale, où crapauds et princesses restent ce qu’ils sont à la fin, et les vaches sont bien gardées.
Dans « Ma Maison », en revanche, la mélodie prend des couleurs azurées qui n’auraient pas dépareillé le domicile bleuté d’un Maxime Le Forestier (« Venez dans ma maison/On oublie le mal que les gens nous font »). Le chantre réunionnais du maloya Danyel Waro concourt quant à lui, et grâce aux bruissements de son tambour, aux crépitements de « Dis-moi que toi tu ne pleures pas ». Et David-Ivar Herman Düne, lui aussi de passage, ressuscite dans sa guitare de troublants élans celtiques (dans la version anglophone de la précédente), ou distille des gouttelettes de basse dans « In Our Dreams ». Enfin, « La Femme à barbe » rassemble le bien nommé Chœur des Femmes Á Barbe de Paris, composé de Nina Morato, Jeanne Cherhal, et Olivia Ruiz.
Au mitan du disque, « Sister » (choisi comme single), dodeline doucement, rythmé par la mélancolie de départs comme de petites morts. En ouverture de la session, la chanson-titre évoque la sauvagerie des enfants laissés là, sur le bord de la route, par leurs parents, lorsque ces derniers ont la stupide idée de mourir. En conclusion de l’album, Emily Loizeau chante dans « La Photographie », et sur un thème emprunté à Claudio Monteverdi (le petit chat est mort, et l’amour aussi) les mots de Jean-Loup Dabadie : le sillon frissonne alors, à ces trois occasions, comme une douleur infiniment tendre. Sauvage.
Christian Larrède
Réagissez