La chronique
Si jeune et solitaire, on a beaucoup parlé de Camélia Jordana, mais en creux : Camélia Jordana injustement éliminée en demi-finale de la septième saison de la Nouvelle Star, Camélia Jordana dont la disparition prématurée (par rapport à quoi ?) serait la directe conséquence d'un complot (toujours très chic, cela, la théorie du complot), Camélia Jordana qui, en studio, refuse les chansons proposées par la production, bien qu'elles soient sous des plumes prestigieuses (elle aurait ainsi viré Christophe Maé, et Pascal Obispo), Camélia Jordana considérée, au détour du moindre blog, comme, au choix, la lauréate morale de la compétition (donc, il y a une morale dans l'industrie du disque), ou comme une chanteuse à voix de canard. Et Philippe Man?uvre, membre du jury du machin, et nouveau phare de la pensée occidentale, qui assène que Camélia Jordana s'en sort très bien, et qu'elle va sortir un album qui lui ressemble (oui, mais à quoi ressemble Camélia Jordana ?).
Intervient le plus important de tout : ce premier album. Rappelons en effet qu'il s'agit d'un effort initial, que la jeune fille n'a que 17 ans (même si elle a l'air bien sérieuse), et qu'elle est interprète. Autant dire qu'on peut la flinguer sous trois angles différents, et certains ne s'en priveront assurément pas. Pourtant, ni pinacle, ni peloton d'exécution, les treize chansons de Non Non Non (Écouter Barbara), et Dieu sait que la révérence se justifie, jusque dans le souffle timide de la voix) méritent qu'on s'y penche, tout simplement. Composées par Mathieu Boogaerts, Doriand (qui est décidément partout en ce moment), ou Babx, les ritournelles ont été enregistrées en un trimestre, sur les bords de Seine, et constituent, dans le frais et primesautier sens du terme, un ensemble malin : quelques refrains, anecdotiques et addictifs (« La Vie en solitaire »), néo-sixties un peu coincés du déhanchement (« Mens-moi », ou les guitares réverbérées de « J'étais une fille »), ou poids-coq (le presque calamiteux « Calamity Jane »), et l'essai non transformé dans la langue de Shakespeare (« Little Monsters ») ont au moins la vertu d'accrocher l'oreille.
Et, une fois ferré, l'auditeur sautille de surprise en surprise : la chanson-titre offre une très acceptable chronique de comment la raison vient aux jeunes filles, Jordana se glisse dans la guitare de « Moi, c'est » comme elle le ferait d'un boogie désarticulé, et « Tombée de haut », sépulcral, trouve un écho surprenant du côté du Col de la Croix-Morand (de Murat), voire de Sainte-Marie-aux-Mines (Rodolphe Burger). « Je pars », dans ses nappes bruitistes, le folk dégraissé de « Diva », le piano fantomatique de « Lettera », ouvrent alors béantes les portes d'un univers profondément original. Elle nous tient la main dans la comptine enfantine « Manhattan », et sa longue coda instrumentale, qui rappellera les expérimentations des Beatles à nos glorieux aînés. Et s'impose, sans affèteries ni démonstrations superfétatoires, comme une interprète sincère, audacieuse, et aventureuse. Une vraie chanteuse, pour tout dire.
La protégée d'André Manoukian (et qui le lui rend bien, puisqu'elle a participé à l'album de reprises de Dédé, en vocalisant sur « What A Wonderful World »), et celle que Lio surnommait, avec toute la tendresse inhérente à ce métier, Ugly Betty, entre à petits pas dans le royaume de la chanson : des petits pas modestes, discrets, mais déterminés.
Christian Larrède
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