La chronique
On a beaucoup évoqué le dragon tatoué sur l’épaule de Cœur de Pirate. On a énormément glosé sur ses photos de nu disséminées un peu partout sur la toile. Soyons fou : parlons de musique, de cette collection de chansons (une douzaine, généralement brèves) offertes par Béatrice Martin, jeune québécoise de pas vingt ans, qui n’annonce peut-être pas une nouvelle déferlante (après Félix Leclerc, puis Robert Charlebois) en provenance de Montréal, mais, assurément, séduit, intrigue, et, parfois, charme par une fausse naïveté verte comme le citron de l’impertinence.
Désormais, les petites filles ne jouent plus à la poupée, mais brandissent donc haut le pavillon noir à tête de mort de la révolte. Assurées, elles font cela d’une voix flûtée, mince comme une taille de guêpe, et dans une technique pianistique acquise au cours d’un apprentissage précoce (brillant, le piano). Béatrice, quant à elle, y ajoute le culot mâture d’un talent avéré d’auteur et compositeur, musiques inscrites au mitan de la tradition de la grande chanson francophone (ritournelles, valses tristes pas si éloignées que cela de l’univers d’un Yann Tiersen, le tout raisonnablement enrichi par les arrangements pour cordes de David Brunet), et textes d’affection et de désagrément.
Car cet album évoque (et comment pourrait-il en être autrement ?) beaucoup l’amour, de préférence impossible. Dotée de peu de confiance en soi (« Comme des enfants »), et parfois même d’un complet auto-dénigrement, Cœur de Pirate offre la triste farandole d’inconnus qui passent sans la voir (« Printemps »), et de rivales face auxquelles elle ne peut qu’abdiquer. En tous temps et tous refrains, la presque adulte s’assume nostalgique d’un paradis dont elle s’est chassée elle-même, revendiquant néanmoins avec morgue son indépendance (« j’ai tenté de voler loin de toi») : manifestement, les histoires d’amour seront ici difficiles et périlleuses, ou ne seront pas. La simplicité – voire l’immédiateté – de l’ensemble collecte tous les atouts de la séduction à destination de la vieille Europe.
L’album connaît un phénoménal succès en Belgique, est encensé dans l’hexagone par les journalistes les plus pointus, et offre un duo avec Julien Doré (dans « Pour un infidèle ») qui aura assurément des répercussions dans nos étranges lucarnes. Des concerts français complets, et une première partie d’Arthur H saluée par les vivats de la foule, parachèvent une entreprise de séduction juvénile, comme si Amélie Poulain s’était résolue à pousser la chansonnette. Dans quelques mois, l’excitation médiatique sera retombée, et il restera la musique. Et cela, c’est bien. Non ?
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