La chronique
Une attaque massive d'émotions. Heligoland désigne justement un minuscule archipel allemand au sud-est de la Mer du Nord, arrière base militaire qui subit une explosion de 6000 tonnes de TNT en 1946, afin de détruire les installations militaires britanniques des deux guerres mondiales. On n'ira pas plus loin dans l'explication de la symbolique du titre du cinquième album de Massive Attack, qui marque un vrai retour aux sources pour le duo de Bristol. Un disque qui convoque les meilleurs moments de Blue Lines (1991) et de Mezzanine (1998), sept ans après le déstabilisant 100th Window.
Heligoland est un disque sombre. « Pray for Rain » ouvre l'album avec Tunde Adebimpe de TV On The Radio, et brouille les pistes d'un rock animal, presque tribal. Obscur, étrange. Le cahier des charges du trip hop de Massive Attack est déchiré pour en faire une pluie de cotillons. Suit « Babel » et sa rythmique convulsive, sa basse rudimentaire, et la voix de Martina Topley-Bird, muse de Tricky sur le fabuleux Maxinquaye, qui rend la chose inquiétante, prouvant une fois de plus qu'une voix angélique peut chanter les pires démons. Martina Topley-Bird confirme son éblouissante facilité vocale, son phrasé si typique, sur « Psyche », chanson pop cinématographique et faussement décontractée. Le voyage dans les ténèbres continue avec « Splitting the Atom »(également titre de l'EP paru en 2009), qui réunit les deux Massive Attack Robert « 3D » Del Naja et Grant « Daddy G » Marshall, ainsi que Horace Andy, vieux copain du duo, et Damon Albarn (Blur, Gorillaz), responsable du clavier lancinant du morceau.
A ce moment là d'Heligoland, le sommet n'est pas encore atteint. Il faut attendre le miraculeux « Paradise Circus » (dont le clip pseudo-pornographique fait beaucoup parler de lui) pour comprendre que cet objet est le premier grand disque des années 10. Susurré par Hope Sandoval (rescapée du groupe américain Mazzy Star), le titre est tout simplement lumineux. Une lumière noire évidemment. Le piano touche au but, en même temps que les cordes qui donnent de l'ampleur à la montée crescendo du morceau. Une merveille. Massive Attack n'est jamais aussi bon que lorsqu'il il cède son groove trip hop à la mélancolie.
Que peut-on espérer après une telle beauté ? Les cartouches de Massive Attack ne sont pas encore toutes utilisées. La preuve avec « Rush Minute », chanté par 3D. Spirale de guitares entremêlées, voix fantomatique très en avant qui a pourtant ce don inespéré de rester discrète, mélodie au piano digne des plus belles digressions romantiques d'un Aphex Twin. « Rush Time » est bel et bien le deuxième point culminant d'Heligoland.
Sur tous les fronts, Damon Albarn chante sur « Saturday Come Slow », complainte désarmante sur le temps qui passe et les sentiments qui filent entre les doigts. Adrian Utley de Portishead assure la partie guitare, vite submergée par un clavier et des arrangements subtils mais touffus, tiraillées dans tous les sens. Heligoland se clôt sur « Atlas Air », morceau electronica organique, avec son orgue déglingué et son beat syncopé qui donneraient presque le vertige. Robert « 3D » Del Naja donne de la hauteur au morceau, proposant une vue d'ensemble sur Heligoland, ce morceau de terre perdu dans la mer, dévasté par les explosifs afin de mettre un terme à la guerre. Sempiternel paradoxe de la destruction du Mal par le Mal, métaphore des conflits humains et des déconstructions artistiques savantes. Heligoland est noir, brisé, sombre, et pourtant totalement galvanisant. On tient là peut-être une définition du travail exceptionnel de Massive Attack sur cet album grandiose.
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