La chronique
« Ne me demande pas la lune/Je fais ce que je peux » : toujours là, mais différent, jusque dans des pellicules (« Manhattan »), qu'on pourrait penser mises en musique par Ennio Morricone. Désormais plus ouvert sur le monde, mais en isolement nécessaire dans un home-studio régénérateur. Méprisant les étiquettes et se fiant à son instinct (on aime les mandolines, le mellotron, et la guitare acoustique : on les adjoindra). Curieux de (presque) tout, et excité tout autant : Luke est donc de retour. On n'avait pas de nouvelles de lui depuis le mois de septembre 2007. Nouvelles discographiques, s'entend, car, pour ce qui est de la scène, le groupe n'a pas laissé sa part au chien (une aventure publique de près d'une année, sacralisée par l'album live Où En Est La Nuit en 2008).
Á l'occasion de ce cinquième album, le batteur Romain Viallon confirme son pupitre au côté du guitariste Jean-Pierre Ensuque, et du bassiste Damien Lefèvre, ainsi que, naturellement, de la figure aussi emblématique qu'historique du compositeur principal, Thomas Boulard, à la guitare et au chant. Après avoir, dans ses prémisses, fait ses gammes à partir des fondamentaux du brit-pop, puis déchaîné toute la rage de leur âge, et, donc, remis un certain rock français au centre de l'actualité, Luke peut, bien qu'attendu au coin du bois comme tout succès hexagonal, se montrer serein (les centaines de milliers de copies écoulées démontrant amplement qu'ils ont trouvé leur public). Dans la démarche bien davantage que l'inspiration, bien évidemment, car les chansons du groupe francilien à tête bordelaise n'ont rien perdu de leur acidité dans le rendu de notre époque.
Le premier single extrait du disque (« Pense à moi ») reste en ce sens exemplaire de l'approche d'un groupe qui ne sacrifie pas le sens à l'efficacité, ni le contraire : mélodie instantanée, thème tragique rendu avec dignité (pêle-mêle l'ailleurs comme une fuite, et l'amour sans suite), et gimmick digne (une voix féminine, énigmatique, récurrente, et blanche). Auparavant, l'opus s'était ouvert par une chanson futée (« Fini de rire »), en panorama acéré des relations humaines vécues comme un spectacle de clown - à moins que ce ne soit le contraire - et avec « Le Robot », conséquent d'une lecture attentive des ?uvres de l'écrivain de science-fiction Isaac Asimov, explicite et traumatique inventaire de la déshumanisation actuelle.
On mesure ainsi en une poignée de minutes l'évolution d'un combo initialement positionné afin d'assurer la vacance du règne de Noir Désir. « Si je m'écoutais » (qui clôture l'album), lente ballade comme peuvent en chanter les enfants, qui ne trouvent le salut que dans leur imaginaire, ou « Monsieur Tout le Monde » et son hommage en introduction à Marvin Gaye, nouvelle variation sur le mal-être contemporain, ont plus à faire avec la grande tradition de la chanson française (comme un jeu de marelle qui peut mener de Jean-Roger Caussimon à Léo Ferré, en passant par le grand Charles - Trenet - ou, pourquoi pas, au sens aigu de la versification libre d'un Dick Annegarn), qu'un rock séminal et brut de décoffrage.
Et, alors que Boulard confirme, à la fois le délicieux traumatisme que constitua pour lui l'irruption d'Arcade Fire sur la scène internationale, et à la fois son goût revendiqué pour les refrains de par ici, D'Autre Part sanctionne une énergie et un lyrisme intacts. Á noter que la version digitale de l'album (qui accueille le sens du mixage de Jean Lamoot - Bashung et Les Valentins, entre beaucoup d'autres, c'est lui -, et le sorcier des consoles Jean-François Delors) inclut un douzième titre en bonus, « Shadows ».
Christian Larrède
Réagissez