La chronique
Alors, ça c'est bien : avec François Morel, on va bien rigoler ! pensez : un ancien Deschiens, la Compagnie Deschamps et Makeïeff, l'héritage de Bourvil, et les chaussures de sport de Le Bonheur est dans le pré (ou comment résoudre les conflits sociaux selon Étienne Chatiliez, lorsqu'on peut s'appuyer sur les talents en roue libre de Michel Serrault et d'Eddy Mitchell), ça déchire !
Sauf que, non.
Non, car l'on sait depuis son album éponyme (mais qui porte également, en 2006, l'intitulé de Collection Particulière) que celui à qui on attribue l'héritage du ravi de la chanson française (un jour, on parlera des suiveurs de Morel, les paris sont ouverts) se plaît avant tout dans les clairs-obscurs de climats étranges, parfois franchement surréalistes. On était méfiant, tenez, se demandant ce que faisait un acteur/comédien au pays du refrain facile, et auteur de ses textes qui plus est, avec son filet de voix modeste, propice à la confidence plutôt qu'à l'extase. Or donc, Le Soir, Des Lions... fera souvent sourire, on en convient : « Faut pas exagérer » est plaisant dans son réalisme poussé jusqu'à l'absurde, « La Fille du GPS » (en compagnie de l'immense Yolande Moreau) caresse dans le sens du poil un humour sacrément dadaïste, « La Sera, Leoni... », avec un petit coup de main de Juliette, marche sur les brisées de l'icône Boby Lapointe, et « Éloge de la lecture » aurait pu être composé par Vincent Delerm (on le concède, présent ici dans quelques phrases), ce qui n'est pas forcément une bonne nouvelle. Mais on ne se refait pas : on fondra plus volontiers pour « C'Est pas », chanson d'amour sans arrière-pensée, duettisée en compagnie d'Helena Noguerra.
Et puis, on va vous dire : Morel fait le zozo (« La Bassine »), c'est une chose entendue, mais le zozo de gauche, la gauche de Jaurès (« Petit homme », décalque d'une comptine enfantine, et rappel que, sous les cartons des SDF, c'est pas la plage) ou le zozo de Zola, avant la récupération des lambris dorés de la République. Et qu'il réfute l'étiquette, on s'en moque : l'humanisme reconnaîtra les siens. Et puis, il y a l'immense « Fatigué fatigué », extraordinaire chanson comptant les affres d'un cadavre de juif, navré (le mot est faible) d'avoir vu son monument funéraire profané par des nazillons pleins de bière. Morel nous rappelle alors le chagrin, mais également la vigilance de chaque instant, et le principe, séminal, de la main tendue.
Ah oui, on a oublié de préciser : la fine équipe du précédent effort (les musiques de Reinhardt Wagner et d'Antoine Sahler) a été reconduite, pour des atmosphères riches en accordéon mélancolique, et feux de camp manouches, où les brunes s'avèrent toujours piquantes, et la production a été confiée à Alain Cluzeau (Dionysos), et Fabrice Ravel Chapuis (qui a ?uvré au côté d'un Salvatore Adamo plus grand aujourd'hui qu'hier). Et c'est bien. Bon, autrement, il vous reste la télé-réalité.
Christian Larrède
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