La chronique
Le Chat du Cheshire n’est pas qu’un exercice de prononciation : dans l’imaginaire de l’écrivain britannique Lewis Carroll, créateur d’Alice au pays des merveilles, ce félin-là est une drôle de bestiole, qui disparaît progressivement en guise de révérence, ne planant in fine dans l’éther que par le souvenir de son sourire (un chat sans sourire, certes, mais un sourire sans chat...).
De même, Nolween Leroy avait disparu depuis près de quatre années (tout du moins des presses à disques), et nous conservions le souvenir de sa voix flûtée mais également puissante, de sa beauté gracile, et de l’alibi en creux qu’elle fournissait, par son talent, à quelques univers, aussi impitoyables que télévisuels. C’est juste à l’instant où l’on finit par convenir que tout cela fait un peu court pour passer l’hiver, que nous parvient le troisième album de la jeune dame.
Enregistré en Suède ou dans les Îles Féroé (et autres lieux improbables), le disque est placé sous la houlette de Teitur (star de l’archipel indiqué ci-dessus), auquel il suffit d’un duo avec la chanteuse (« You Get Me ») pour définir ses options esthétiques. Le Cheshire Cat et Moi sera élégant, fragile, délicat, et mélancolique. Et dégraissé de toutes ces lourdeurs instrumentales, qui plombent généralement la variété de grande consommation. De même, les musiques – pour la plupart composées par Rupert Hine, petit prince de la new wave – prennent leurs quartiers dans des climats impressionnistes, qui ont tout à faire avec la sensibilité, et rien avec la facilité.
On s’empressera d’ajouter qu’on peut croiser au gré de ces onze mélodies (dont trois partitions dans la langue de Shakespeare et John Lennon) des compagnons de route d’Antony and the Johnsons, de The Raveonettes, de Björk, ou de Goldfrapp (la harpiste Ruth Wall, et ses notes en suspension), et on fermera le ban avec déterminisme. Parce que la dame a changé, elle qui se voit à travers la palette de son ami illustrateur du livret Thomas Jacquet, en cheveu, regard d’un gris insondable et bouche écarlate, petite fille tellement désireuse de plonger dans le ravin des premières aventures. Et car cet album est, avant tout, celui de Nolwenn Leroy (écrit par, proclame fièrement le livret), qui tient dans un équilibre rare (une main de sensualité dans un gant de distance) les harmonies, les histoires, et les mots susurrés.
Même le titre le plus facile de la sélection, et premier single (« Faut-il, faut-il pas ? ») n’échappe pas à la règle de ces options artisanales de petit maître, penché avec attention sur son pupitre. La jeune femme a prouvé qu’elle était doté d’une sacrée voix (bon, ça, c’est fait), et d’un non moins sacré caractère (bon, ça...), lui permettant de résister à la pression du business : aujourd’hui, elle devient artiste, authentique et totale, générant ses propres univers à l’instar des plus grands. Et on est bien content d’être là pour l’entendre.
Christian Larrède
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