La chronique
L’accident cérébral qu’elle avait subi en 2008 nous inquiétait quant à la suite de sa carrière, mais la plus grande chanteuse actuelle de musique du monde, amincie (et toujours consommatrice frénétique de tabac), et plus sage (elle a décidé de ralentir la cadence frénétique de ses tournées), revient avec un répertoire totalement inédit, manifestement taillée dans le bois dont on fait les légendes.
En tout état de cause, ne croyons ce qu’on nous dit : Cesaria Evora n’est pas une chanteuse, mais une famille, celle où l’on retrouve des compositeurs comme Manuel de Novas (ancien marin, ce dernier est décédé à l’issue des sessions), un producteur présent depuis les premiers jours (José Da Silva), un percussionniste – Tey Santos - disparu depuis Mar Azul (album de 1991), et refaisant brusquement surface, toutes peaux, tambours, et baguettes dehors.
Ne croyons pas ce qu’on nous dit : Cesaria Evora n’est pas une femme, mais une voix. Cette voix, qui se pose sur un ruisseau d’accordéon et de percussions de poche, et qui incarne tout à la fois la légèreté d’un chant de petite fille insouciante, et la douleur d’une vieille femme meurtrie, le tout se percutant entre nos oreilles. Trois ans de silence et une Légion d’Honneur plus tard, la Capverdienne revient donc vers nous, son petit panier plein à ras-bord de quatorze chansons comme de pures expressions de mélancolie, et de nostalgie.
Les mornas, et autres coladeras (composées par quelques fidèles, dont l’éternel Teofilo Chantre) ont été enregistrées tour à tour dans l’archipel, et à Paris, mais ne se contentent pas d’égrener un album de plus de la Diva aux pieds nus. Mes Sentiments s’attachent en effet à retrouver la pureté d’une musique surgie des années cinquante, époque au cours de laquelle personne n’était en capacité de situer musicalement le Cap-Vert sur une carte : percussions tressautantes, rythmes plus soutenus qu’à l’accoutumée, sont caractéristiques de ces chansons mal famées, chansons de ports, pour filles légères et mauvais garçons.
Et comme, depuis belle lurette, Madame Evora (seule ou en duo en une occasion avec Lura), repousse les frontières de l’Afrique, au-delà de toutes considérations géopolitiques, certaines sections de cordes ont été enregistrées au Caire, afin que la langueur égyptienne se marie avec le caractère désabusé du chant. Bouleversant, car humain, forcément humain.
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