La chronique
Évaluer une musique composée dans une perspective d'accompagnement d'images, sans visionner les dites images, équivaut parfois à faire du vélo sans les mains : on peut en ressentir d'impalpables frissons, mais trop souvent - en conséquence d'une appréhension tronquée - verser dans le fossé. C'est pourtant l'exercice promis face aux vingt-deux thèmes, souvent très courts, composant la bande originale du film réalisé par Joseph Kosinski, par ailleurs figure émérite du graphisme par ordinateur, pour le compte des studios Walt Disney. Le tout réalisé par un Daft Punk qui a, en tout état de cause, toujours jeté de multiples ponts entre sa musique, et le cinéma.
Autant en convenir ex abrupto : le score va surprendre, voire désarçonner (pas d'hymnes pour dance-floors ici), les fans du plus célèbre groupe français au monde, dans la mesure où il fait appel, outre les sequencers, synthétiseurs (aux arpèges luxuriants) et autres boîtes à rythmes, usuels dans pareille configuration, à un orchestre en grand format (quatre-vingt-cinq pupitres), ainsi qu'au travail au long cours (deux années penché sur les partitions) de l'orchestrateur Joseph Trapanese. Mais, après tout, le premier Tron (1982) bénéficiait déjà de la collaboration duelle du London Philharmonic Orchestra et du sorcier du Moog Wendy (ex Walter) Carlos.
Le plus exemple de la juxtaposition de ces émotions reste l'enchaînement, en fin d'album, de « Tron Legacy (End Titles) », ronflement soyeux des synthétiseurs, tout en crissements innervés, et de « Finale », pièce de facture purement symphonique, comme un salto arrière, passablement mutin, entre le romantisme du XIXème siècle, et l'implacabilité des temps modernes. Et c'est ainsi une synthèse multiple qui s'offre à l'auditeur : alors que le cor anglais (« Overture ») agit comme une réminiscence immédiate des plus belles pages de Maurice Jarre, ou que les tambours martiaux (« The Game Has Changed ») renvoient aux musiques incendiaires des ?uvres de John Carpenter, et alors que les cordes obstinées de « Recognizer » offrent un écho évident aux schémas rythmiques d'un Bernard Herrmann, les appareillages électroniques creuseront, quant à eux, les sillons initiés par Vangelis. Mieux encore, certains thèmes (et, en premier lieu, celui qui s'impose comme le plus achevé, « Adagio For Tron ») offrent en peu de moyens (et encore moins de bruit) l'éclatante démonstration de l'efficience de l'appariement. Et permet de conclure, sans risque de se fourvoyer, que Daft Punk a manifestement depuis longtemps rêvé tel exercice, pour s'y montrer à ce point triomphant. Accessoirement, Tron : Legacy réhabilite merveilleusement, si besoin était, une musique électronique supposée par trop froide, et conceptuelle.
Le recrutement de Daft Punk apparaît aux yeux (et, on le suppose, aux oreilles) de Kosinski comme une simple évidence : l'écoute de Tron : Legacy, jungle harmonique, où acoustique et sons digitaux construisent dans une belle majesté la plus séduisante musique de nos cauchemars, confirme le bien-fondé de ce choix.
Christian Larrède
Copyright 2011 Music Story
Réagissez