La chronique
Chez Katel, les cycles sont donc de deux années : découverte grâce au duo (« La Rade ») avec Yann Tiersen en 2006, elle devra attendre 2008, pour voir proposer son premier effort en nom propre, avec, déjà, quelques pistes (une reprise de Björk, la participation de Nosfell), indiquant que la marge convient mieux à Karen Lohier (son vrai nom) que le panurgisme. Et deux années supplémentaires en outre (bien remplie par quelques pérégrinations en Europe ou Afrique du Nord, et autant de concerts, accompagnée par son groupe, ou d'une seule guitare), pour que l'on puisse se pencher sur les onze chansons de Decorum.
Jamais intitulé n'a semblé plus judicieux, pour des sessions (et c'est loin d'être anecdotique) produites par Bénédicte Schmitt et Dominique Blanc-Francard. Car la musique s'avère ici cinématographique (c'est-à-dire riche en évocations), labyrinthique (c'est-à-dire multiple, complexe, et empruntant diverses directions, et options esthétiques), et étrange (c'est-à-dire totalement dénuée de conventions). On imagine ainsi que, dans la solitude de la conception, Katel a peaufiné des histoires déraisonnables, noircies par la détresse du quotidien, ou franchement énigmatiques (certains évoquent le surréalisme, ils n'ont pas totalement tort). Mais c'est au niveau de la mise en climats, et des orchestrations foisonnantes, que Decorum prend toute sa dimension : structures en abyme, jeu du créateur avec ses propres créations, et esthétiques décalées intriguent, puis séduisent.
De nouveau, les amis (Nosfell, Jeanne Cherhal) ont, à plusieurs reprises, répondu présent, comme une collection bigarrée d'individualités. S'il faut accoler une étiquette à l'ensemble, on évoquera sans vergogne les fondamentaux d'une chanson à coloration psychédélique, décharnée et luxuriante à la fois, multicolore, et dans laquelle se bousculent bombardes, cornemuses, violons éruptifs, et mandoline. Les chansons de Katel tentent de répondre à quelques questions essentielles (quel est ce monde, et où se situe notre place ?), et font souffler un vent de liberté dans un univers a priori formaté. Et elles se nourrissent simultanément d'influences trip hop, ou de sonorités qu'on est plus accoutumé à relever dans la musique contemporaine, ce qui fait de cet album, et haut la main, le produit le plus original du moment.
Katel, après s'être consacrée à l'écriture, a lâché la bride à ses velléités de chanteuse : Decorum démontre à satiété qu'elle a fait le bon choix.
Christian Larrède
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