La chronique
Marie Espinosa a une double vie, qui, actrice ou comédienne, lui fait croiser Kusturica (Le Temps des Gitans), ou incarner une jeune fille pas rangée sur l’écran noir de nos nuits blanches, mais, également chanteuse, approfondir son goût pour le piano et le chant lyrique dans un opéra de Gluck, ou des chansons pas nettes. Marie Espinosa est, suivant ses propres vers, une « charmante jeune fille de 25 ans » qui, abritée derrière un maigre tambourin, délivre onze chansons, et un premier album, nourris de souvenirs de l’enfance, et de l’intime (le programme surfe sur la vague autobiographique d’une rupture sentimentale).
Marie Espinosa s’est scindée en deux dans La Démarrante (intitulé d’une tendre signifiance), entre tradition française (on pense à Barbara – Roland Romanelli nous offre ici quelques tours de piste avec son piano du pauvre -, et on a raison, on lorgne du côté d’Olivia Ruiz, et on a raison, aussi), et amis américains (le fiddle et le banjo de « Pour un beau chanteur »), entre Nashville et Paris, lieux de genèse de ces mélodies modestes, fraîches, et spontanées.
Au mitan de la tradition et de la mondialisation, la belle dame taille une route subtile et délicate. Surtout, Marie Espinosa surgit sur la pointe des pieds (si l’on peut imaginer cela) riche d’un culot timide, d’un piano en souvenir d’études au conservatoire classique, et de quelques convictions bien ancrées. Comme, par exemple, que l’exhibitionnisme tue, et l’amour aussi, parfois. Et qu’une relation humaine procède d’une alchimie trop rare, pour être réduite à quelques faciles refrains.
Alors, les mélodies de Marie Espinosa (c’est elle qui a tout composé, de ses longs doigts fuselés) s’enroulent autour de nos journées, dans la distinction d’un accordéon mélancolique, et d’un chant fragile et retenu. La chanteuse ose le sentiment, le romantisme, et la délicatesse, et on ne peut que lui être gré de cette bulle d’oxygène qui vient crever à la surface de notre quotidien. Mieux, dans de subtiles notules humoristiques (« Le dossier sexe / Il est énorme ») elle indique sans affèterie que la vie ne se décline pas en feuilletant des magazines de papier glacé.
Soutenue par Jacques Erhart (l’un de ceux qui remirent Henri Salvador sur le devant de la scène) et Philippe Uminski (entre autres réalisateur pour le compte de Calogero), Marie Espinosa ne se paie pas de mots (« Tant, tant, tant de chagrin / Pour un si petit refrain », dans une bossa nova, en conclusion de programme, partiellement en brésilien dans le texte, comme l’ombre portée, en ange tutélaire, d’un Antonio Carlos Jobim ou d’un João Gilberto) : elle se contente, et c’est déjà délicieux, de constituer l’une des plus séduisantes découvertes de l’hiver.
Christian Larrède
Réagissez