La chronique
On pose souvent la question de savoir, dans le cas improbable où l’un des membres du trio magique de la chanson française (Brel, Brassens, Ferré) entamait aujourd’hui une carrière, s’il aurait latitude de, justement, se faire entendre. Yves Jamait répond brillamment à l’interrogation.
A l’écart des paillettes, et autres affèteries d’un impitoyable business, il sait construire, toute casquette dehors, son parcours, là où personne ne peut mentir : sur scène. Mais au-delà de ce presque anachronisme, la qualité du Dijonais est dans cette inventivité d’une galerie de personnages modestes, humbles, et (généralement) solitaires. Le chanteur ne renie en effet rien de son extraction populaire, et cela lui octroie quelques coudées d’avance, face à la concurrence et ses maladroites tentatives de re-création, dans le rendu de ces désespoirs du quotidien, les affres d’un prolétariat qui meurt, à force de ne plus pouvoir vivre.
Des mises en situation qu’on n’a jamais si bien chantées depuis Daniel Guichard. Enregistré dans sa chère Bourgogne (fidèle toujours à sa maîtresse burgonde), En Concert déroule exactement ce que l’on souhaitait : un talentueux pot-pourri de ses trois albums en studio, agrémenté de la magique étincelle qu’offre la rencontre avec le public. En dix-sept chansons et autant de petits bonheurs (in « En deux mots »), Jamait se dresse comme le témoin, et l’amplificateur tout à la fois, de la détresse des humbles, de la pudeur des gens de peu.
Qu’il aime le beau sexe jusqu’au soupir d’extase (« Des mains de femme »), ou élève le désespoir amoureux à hauteur de l’un des beaux-arts (« L’Adieu merdeux »), le presque quinquagénaire fait chanter son audience (« C’est pas la peine ») comme on ne le pensait plus possible, et revendique un salutaire anticléricalisme, nimbé d’humanisme navré (« Athées souhaits l’homme »). Le tout sans misérabilisme, car, sur fond de java ou de goualante brinquebalante, illuminées par un accordéon mutin ou profond, Jamait n’oublie jamais, et avec humour, la jouissance qu’il y a à botter le cul des puissants (« Y en a qui »).
La lumière viendra tout à la fin, avec un « Je suis vivant » nerveux, revendicatif, et roboratif, qui démontre que les plus beaux combats sont ceux qui restent à mener. On a bien envie de se glisser dans le rang, tiens. A noter que la fête se poursuit avec un deuxième tome de l’album, incluant trois extraits vidéos de concerts, ainsi qu’une chanson inédite (« Si vous saviez »), dans laquelle Jamait tend la main à l’univers manouche de Sanseverino, comme une internationale des voleurs de poules, et de refrains.
Christian Larrède
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