La chronique
Mauvais esprit en diable, on évaluera que la meilleure chanson de ces sessions ne figure pas au menu de ce deuxième album de la chanteuse française grandie aux États-Unis : on pouvait entendre, niché à la toute fin d'un EP envoyé en avant-garde, une très immobile et très sensible reprise du « Hurt » composé par Trent Reznor (Nine Inch Nails), et immortalisé par Johnny Cash. Lointaine et comme effacée dans le brouillard d'une simple guitare, la voix atteignait alors des sommets de minimalisme décharné, qui nous accompagna longtemps dans ces terribles heures incertaines du petit matin.
Mais ne nous méprenons pas : Vagabonde reste assurément un très bon disque, et constitue en outre une sacrée progression, après un effort initial déjà bien sympathique (un disque éponyme publié il y a deux ans). Enregistré à Montréal, là où on ne sait jamais vraiment où subsiste la culture francophone, et où débute l'Amérique, et sous la responsabilité de Jean Massicotte (Arthur H, Lhasa), cette collection de onze chansons cultive les interrogations oniriques (« 34 septembre ») et ironiques (« Rien à me foutre en l'air »), et nourrit une nostalgie de chaque instant, qui résiste aux paysages sans frontières.
La jeune femme réaffirme son goût pour une musique folk intimiste et gracile (« A Child », en anglais dans le texte), et se glisse sur les larmes d'une slide guitar (« D'un autre monde ») qu'on pourrait imaginer échappée de Paris, Texas. Partagée entre la mélancolie d'une enfance enfuie (« Le Temps passé »), et d'un état adulte dans lequel elle ne se reconnaît plus (« Rien de moi »), Claire Denamur ne voit pas le temps passer, a quelque mal à grandir, et affiche une apparente nonchalance (des vocalises parfois à la périphérie de la bouderie, comme d'une petite fille aux joues encore gonflées d'espoir), qui ne trompera que l'auditeur inattentif.
Dans ce panorama, la cavalcade de « Tu m'as tuée » et sa guitare orgasmique, ou « Bang Bang Bang », objectif hit de votre programme radio favori ces prochains mois, relèvent - la deuxième sous des mots et musique d'Emmanuel da Silva - toutes les apparences de refrains bravaches et, par une rythmique plus enjouée, se nimbent d'un charme délicieusement hors sujet.
Claire Denamur incarnait déjà l'un de ces talents en bourgeon que l'on surveillait avec attendrissement, et qui consolait de l'extrême banalité des offres concurrentes. Vagabonde confirme aujourd'hui que la belle plante, pâle, translucide, et parfois vénéneuse, a pris de l'ampleur. Jusqu'à exhaler un parfum entêtant, séducteur, et parfaitement inédit.
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