La chronique
Album paru en 1986, Tutu est certainement le dernier opus le plus connu dans la discographie de Miles Davis. Outre la référence au Prix Nobel de la paix attibué la même année au révérend sud-africain Desmond Tutu, Miles atteind ici des sommets dans le soin apporté à l'ingénierie du son et dans l'utilisation tapageuse d'instruments électroniques : claviers, batterie, effets, tout est orchestré selon la fantaisie du moment. Depuis son come-back au tout début des années 1980, le trompettiste surfe sur la vague du funk en assimilant avec habileté les ressources sonores de son époque. La notion de groove reste centrale.
«Tutu » est identifiable rien qu'à cet élément, sans oublier les nombreux breaks qui ponctuent la seule composition vraiment originale contenue dans cet album. Malgré un tempo relativement lent, le titre génère une impression inverse : celle d'une energie qui ne demande qu'à déborder. Les breaks entretiennent le plaisir de l'auditeur, comme une mise en haleine permanente. Les morceaux suivants alternent des rythmes rapides et calmes, oscillant entre le dancefloor et la ballade. L'univers funk y est éminemment présent. Quoi d'étonnant à cela lorsqu'on sait que Miles s'est entouré de Marcus Miller à la basse et de George Duke aux claviers?
Miles Davis se veut à la pointe de la technologie musicale et de son temps. Mais c'est peut-être la première fois que son désir d'innover à tout prix perd de sa superbe et commence à s'éssouffler, voire à lasser. En effet, son retour dans les années 1980 fait moins de lui un précurseur qu'un talentueux récupérateur. Avec la même recette : un groove, plus une harmonie modale sur lesquels improviser, et le son de l'époque. Ce dernier paramètre concerne également son intérêt (non désintéressé) pour tout ce qui touche à la sphère de la pop music. En témoigne son choix de reprendre la composition « Perfect Way » de Scritti Politti. Ce groupe britannique, resté confidentiel malgré quelques succès d'estime comme le titre «Wood Beez » en hommage à Aretha Franklin, est imprégné de musique noire américaine et a su créer un son funk bien à eux : basé sur un travail en studio assez remaquable, des arrangements et grooves plutôt efficaces. Miles Davis n'y a pas été insensible.
« Don't Loose Your Mind » fait la part belle à un mélange opportuniste de funk et de reggae. Le genre populaire venu de Jamaïque intègre ainsi le faisceau que Miles utilise pour éclairer d'un seul regard l'ensemble des musiques se rattachant à la communauté noire. Le résultat est davantage grossier qu'une réussite. « Full Nelson » est un clin d'oeil à une ancienne composition de Miles baptisée « Half Nelson » datant de ses débuts. Mise à part l'amusement de l'auto-citation pour qui la remarque, les deux morceaux n'ont strictement rien à voir.
Tutu est un album qui signe l'arrêt de la réelle productivité du trompettiste. Sa stature et sa réputation lui ont valu au moment de la sortie du disque un nombre intarissable d'éloges injustifiés, bousouflés d'esprit révérencieux et d'obséquiosité. Car comment oser égratigner une légende, même finissante? Ne pas toucher à Miles Davis n'était sûrement pas le meilleur service à lui rendre. Mais on ne casse pas un mythe : on l'entretient. Ce fut en tout cas la ligne éditoriale privilégiée car les plumes médiatiques les plus autorisées et les plus disposées à se montrer dithyrambiques. Voici, par exemple, ce que Philippe Sollers écrivait : « S'il le faut, je mettrai en scène l'incroyable mauvais goût de l'époque, juste pour dire, à un moment donné : attention, la cour. Jugement tranchant, sans emphase. Si la mort parle, ce doit être, au fond, sur ce ton ». Mieux vaut retenir ce que Miles Davis a légué à l'ensemble de la musique populaire occidentale sur près de trente ans, depuis 1949 jusqu'au milieu des années 1970, plutôt que de lui donner un blanc-seing systématique lorsque rien ne le justifie.
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