La chronique
Cet album est un rêve, et à l’instar de tous les périples oniriques, mérite le défrichage. Italo-américain né à Londres et grandi en Californie, Fredo Viola s’est précocement initié au chant choral. Sa formation, et son âge, l’ont équitablement balancé entre Benjamin Britten ou Mozart, et Massive Attack. Vidéaste (il a fréquenté la Tisch School of the Arts de l’université de New York, et y a contracté une authentique passion pour Federico Fellini), il a élevé dans des clips réalisés grâce à trois bouts de ficelle (en fait un simple appareil photo numérique) la fraîcheur de la débrouillardise à la hauteur de l’un des Beaux-Arts. Et il a fait bouillir la marmite en travaillant pour une grande marque de cosmétiques capillaires.
Aujourd’hui, le soprano – lui qu’on a baptisé du titre envié de « poète de l’electro » - se considère davantage comme un performer utilisant les ressources de la vidéo, du multimédia, et de la musique, que comme un simple musicien. A telle enseigne que ses partitions sont initialement composées sur des paroles sans signification (on dira : un charabia proche du yaourt des années soixante), Viola préférant se concentrer sur le sens des sons que sur celui des mots.
The Turn, premier album donc du bonhomme, opère un très talentueux grand écart entre foultitude d’influences (grosso modo : de The Beach Boys au chant grégorien), et impose le talent du jeune homme comme l’un de ces individus originaux, qui n’apparaissent qu’à dose homéopathie par décennie (on pense à Charlemagne Palestine, ou Moondog, éminents trublions de la marge). A ce titre, « The Sad Song » (commercialisé sous le format d’un EP en 2008) offre une dimension liturgique tout à fait inhabituelle à la musique populaire, comme si Brian Wilson recouvrait sa voix initiale, pour des gammes dans la Chapelle Sixtine. « Robinson Crusoe » joue avec les souvenirs d’enfance à grandes lampées de synthétiseur, « Friendship Is » décline le même caractère récessif, et « Red States » réinvente une rencontre prolifique entre The Beatles et Phil Spector. « The Original Man », hilarante et sautillante évocation de George Clooney, répondra dans ses deux minutes de pure pochade, à tous ceux qui craignaient les climats empesés, et le sérieux de l’entreprise. Quant à « The Turn » (chanson-titre portant la mention de « lamentation païenne »), elle frôle le dantesque dans sa montée lente et progressive vers l’éclatement harmonique.
Remarquablement illustré (contre le téléchargement, un seul remède : la beauté) par Richard Colman dans un style enfantino-religieux, The Turn s’accompagne d’un DVD de huit pistes, dont une version de « Silent Night » en duo avec le baryton norvégien Nils Christian Fossdal. Jouissif dans sa virtuosité, Fredo Viola offre le plus séduisant des objets sonores non identifiés. Album, musique, et personnage remarquables.
Christian Larrède
Réagissez