La chronique
Cet album représente exactement ce que je suis, à cet instant précis, tout autant en tant que femme qu'artiste... Certes, mais qui es-tu, Shakira ?
La Colombie - ses otages, et autres productions du terroir - ne laisse finalement que peu de latitude à ses enfants : la kalashnikov si l'on se sent d'humeur vindicative voire belliqueuse, ou le micro si l'on éprouve plus de prédispositions pour les joies de l'entertainment. Naturellement, Shakira n'est pas plus colombienne que Carla Bruni n'est première dame : elles sont belles, avant tout, et, brusquement, les réserves s'effritent comme une vieille pipe en terre oubliée au fond d'un studio. Outre sa beauté, la jeune femme a de plus un sens aigu du patrimoine légué par ses ancêtres (une nette prédisposition à mettre dans tous ses états 49 % de la population mondiale), et une idée précise de la mise en valeur du tout.
Ainsi, qu'il frôle des contrées latines, l'electro le plus roboratif, un penchant ému pour les ballades en frotti-frotta (« Devoción », ou lorsque le mysticisme croise les Adonis de fin de semaine), ou - et c'est plus récent - des guitares rock qu'on croirait évadées de disques de jeunes, ce septième album studio (et troisième effort à destination du marché hispanique, même si l'on retrouve quelques gros bouts d'anglais dedans) suinte nettement l'effort, la conscience professionnelle, et la volonté de bien faire.
Occultés ces dernières années, par souci d'efficience sur les dancefloors, le disque salue le grand retour des élans romantiques de la dame (on ne rit pas), mais également la passion qui nimba les premiers pas de l'artiste (le rock, donc, aussi stupéfiant que cela puisse paraître), et s'accompagne naturellement de quelques enthousiasmes percussifs et latins (les racines de la dame, comme le très dominicain merengue, retrouvent force et vigueur dans « Rabiosa » et « Loca », tous deux produits par l'emblématique rapper El Cata au milieu d'à peu près nulle part, et on salue également la performance de Calle 13, brièvement échappé de Porto Rico).
Cerise sur le gâteau des influences, les récentes aventures de Shakira en Afrique du Sud (elle a fait chanter tous les douaniers du pays en interprétant l'hymne de la Coupe du Monde) ont incliné la star, non pas à se préoccuper du sort des townships, mais à être simplement plus vigilante vis-à-vis de ses fans (qui, après tout, achètent les disques, et téléchargent en mettant en péril l'équilibre du budget domestique), proposant ainsi, sur le monde consciencieux relevé plus haut, une synthèse savante de différents états d'âme (un temps pour la danse, un temps pour la dense réflexion).
L'album s'achève par une surprise, même si en déflagration mineure, et il s'agit de la version d'un « Islands » emprunté au répertoire de The XX, pour une éclatante confirmation : non seulement l'une des plus importantes vendeuses du moment n'est pas aspirée par l'univers de ces Londoniens, faméliques héritiers de The Cure, mais elle fait sienne rythmes, mélodies, et agencements harmoniques. Et cela, quoi qu'on en dise, n'est donné qu'aux très grand(e)s.
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