La chronique
Comme Michael Jordan, Jay-Z s’est officiellement retiré du jeu, puis il est revenu, sans baisse de régime.
À bientôt 40 ans, alors qu’il a tout (la gloire, le succès, la richesse), l’homme de Brooklyn sort un onzième album studio, sur non nouveau label personnel, et dans un paysage désolé, il crée l’événement. Ses pairs du temps du rap triomphant font grise mine : en 2009, Eminem, après un retour successif à quelques années d’absence, n’est même pas disque d’or. Busta Rhymes en est réduit à gagner sa vie dans les petits clubs, avec lui aussi un album resté lettre morte cette année. Mais le troisième volet de The Blueprint s’annonce comme un autre plébiscite populaire pour le dernier grand maître du rap des années 1990.
Ce troisième album depuis sa retraite n’est peut-être pas son apogée créative, mais il navigue bien au-dessus du lot, avec l’aide pour les musiques toujours surprenantes et futées de son alter ego (qu’il a découvert) Kanye West. Allié au discret No ID, ce dernier fournit au patron des productions malignes, bourrées de surprises sonores et de solides gimmicks. No ID, seul sur le décoiffant « D.O.A. (Death of Autotune) », prolonge les vers acides du rappeur de licks de guitare, et d’un violon lancinant, pour cet enterrement de première classe de ce rap systématisé et vainement commercial qui règne sur les charts depuis quelque temps. « Run This Town », avec le renfort de sa protégée Rihanna (et de Kanye) est déjà un tube certifié. « Empire State of Mind », avec Alicia Keys sur le refrain, en est un autre, de toute évidence. Swizz Beats, Timbaland et les Neptunes viennent compléter le casting des fournisseurs de beats en airain, de ce disque qui brille dans la nuit du rap actuel. Il y a bien sûr quelques facilités (la citation de « Forever Young » du groupe de garçons coiffeurs teutons Alphaville, dans les 80’s, sur « Young Forever »), mais dans sa globalité, The Blueprint 3 prouve que le rap peut être crédible, efficace, et original une fois passé les enthousiasmes du début de carrière.
Le flow de Jay-Z n’a plus rien à prouver, et la vivacité de son écriture (et de ses punch lines) est toujours là. On peut passer ses vacances sur un yacht avec ses pairs, stars people internationales, et en remontrer encore aux gommeux qui prétendent au trône. Spécialiste avéré du « rap de party », Jay-Z est tout aussi apte à décocher quelques traits acérés contre les tenants de la droite dure (Bill O’Reilly, la star de télé ultra-conservatrice de Fox TV, flingué sur « Off That ») et finalement résume bien l’affaire sur « Empire State of Mind » quand il déclare « I’m the next Sinatra ». On le croit, et on risque d’en prendre encore pour 40 ans. Car s’il s’appuie sur des partenaires solides à l’expérience éprouvée, il va aussi flairer les jeunes pousses, qu’il s’agisse de sampler Justice (sur « On to the Next One ») ou de duettiser avec Kid Cudi (« Already Home ») ou Drake.
Au sein de sa discographie superlative, The Blueprint 3 ne fait pas pâle figure, et si les récompenses de platine à deux chiffres ne sont plus de saison, Jay-Z ne peut que renforcer encore son impact sur la culture populaire et redonner au rap américain un peu de lustre.
Réagissez