La chronique
Ce type est d’une classe folle : le profil aquilin, la chevelure impeccablement peignée, et l’attitude extrêmement cool d’Antonio Carlos Jobim (en bel hommage à tous les fumeurs) sur la photo recto de cet album est le premier plaisir de Stone Flower, nouveau sommet de l’œuvre du brésilien.
La scène se passe au printemps, et au tout début des années soixante-dix. Nous nous trouvons dans le New-Jersey, entre les murs du studio personnel de Rudy Van Gelder. Les spécialistes considèrent ce type comme le meilleur ingénieur du son de l’histoire du jazz, mais lui, personnage timide et introverti, ne veut pas entendre parler de cela. Dans un coin, Ron Carter, bassiste le plus élégant de la planète, sommeille. Sur le sofa, Eumir Deodato accorde sa guitare. Airto Moreira, en congé de Miles Davis, chauffe les peaux de ses congas. Joe Sample rêve sur son piano à la suite de sa carrière au sein des Jazz Crusaders. C’est « Tereza My Love », dérive mélancolique et sensuelle au trombone, qui ouvre l’album. Puis, comme par distraction, Jobim esquisse une mélodie simple sur un rythme simple. De sa voix brumeuse, il fredonne un refrain distant, puis bouscule un tant soit peu les espaces sonores, pour faire place aux interventions du violon d’Harry Lookofsky, ou à un solo de flûte. « Stone Flower » (la pièce) instille une syncope imperceptible, développe des harmonies aussi suaves qu’insoupçonnées, jusqu’à l’exposé d’un thème mélodique, sublime de simplicité. Quant à « Aquarela do Brazil » (entrée dans l’histoire et ici sous la simple appellation de « Brazil »), le thème du père spirituel, cet Ary Barroso initiateur de toute une génération de compositeurs brésiliens, il sert de fil conducteur à un disque de grâce, d’équilibre et de tendresse.
Avec Stone Flower, Jobim réalise manifestement l’un des chefs d’œuvre de sa carrière : il s’agit rien moins que de l’équivalent brésilien du Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. Et l’album atteignit en 1971 une indigne dix-huitième position dans les classements de vente.
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