La chronique
La cinquantaine sereine désormais entamée, on se doutait que Sade n'allait pas revenir, dix ans après son dernier effort en date (le mot pour une fois ne semble pas superfétatoire, au vu de son rythme de travail), avec des productions signées Timbaland. Aussi les aficionados de la belle et discrète anglo-nigériane ne seront en rien décontenancés par ce nouvel opus, tout en son velouté et ballades baignées de torpeur. Ce sixième album (en vingt-six ans !), réalisé en totale autarcie avec son groupe de toujours, et enregistré aux studios de Peter Gabriel, ne comporte aucune surprise, et déroule tout au long de sa petite dizaine de chansons l'univers soyeux de cette chanteuse unique en son genre. On retrouve son grain de voix unique, si familier, et ce luxe de production organique, fondamentalement acoustique, ce jazz de lounge bar ou de chambre à coucher qui a fait sa légende. Pourtant, Soldier of Love recèle, dans sa chanson titre, un joli essai de modernité. Cette chanson, la plus longue de l'album, convoque l'ombre des productions plus actuelles, de Tricky au Timbaland d'Aaliyah, justement, avec rythmiques créatives, effets sonores décoiffants, et ambiances percussives, à la Massive Attack, ou Grace Jones dans ses meilleurs moments. On souffre d'ailleurs de ne pas retrouver plus souvent cette recherche rythmique, qui caractérisait les premiers hits de la belle, car le reste de l'album est nettement moins frondeur.
Si « Soldier Of Love » est un challenge, les autres titres, ballades paresseuses embrumées de nostalgie, sont d'un classicisme extrême, qui déposent des mélodies lénifiantes sur des pianos et des violons parfaitement mis en valeur, mais qui incitent à l'abandon, plus qu'au mouvement. Ce sont là chansons de pénombre et de confort, de solitude rêveuse ou de duo câlin, et elles remplissent leur fonction sans déroger. Mais de cette froide perfection, il subsiste un évident air de déjà-vu, déjà entendu, déjà ressenti. À ce rythme, Sade ne fera sans doute jamais autre chose que ce que ses aficionados lui réclament, des airs émollients, et évoquer brièvement Michael Jackson dans « Skin », ou adresser à sa fille Ila (qui chante sur « Babyfather », avec le fils du guitariste compositeur Stuart Matthewman !), dans « In Another Time », des conseils pour ses relations futures avec les garçons ne donne guère de vigueur au propos.
Soldier Of Love est donc globalement un album confortable comme un vieux pull en cachemire, un peu usé, mais qui tient chaud. Un objet familier, un disque d'usage domestique.
Jean-Eric Perrin
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