La chronique
Modérer l’enthousiasme, et raisonner les élans : le parcours a beau être épatant (un quatuor parisien aux options esthétiques affirmées), le rodage joyeusement assumé sur scène (nombreuses, les scènes, avec près de deux cents concerts en deux ans), et le premier album (Nevermind The Living Dead, 2006) riche de promesses, il convient de ne pas se laisser emporter par l’emphase.
Dont acte : Stuck In The Sound n’est pas une aubaine pour la musique d’ici, mais bien une chance pour le rock mondial, et ce deuxième effort permet de déambuler dans les rues de Londres ou de New York tête haute. Shoegazing Kids (portrait de l’adolescence qui s’enfuit, à grands regards obstinés sur les pointes de ses chaussures, comme une troublante étape de rébellion sans cause, avant le passage mortifère à l’âge adulte) a été enregistré ici, et mixé de l’autre côté de l’Atlantique, par ce Nick Sansano à qui l’on doit, à la fois les couleurs moirées du Daydream Nation de Sonic Youth, à la fois le poids de l’urgence du Fear Of A Black Planet de Public Enemy.
L’homme du Bronx et le quatuor parisien se sont manifestement retrouvés en osmose sur les douze pièces de l’album, et en capacité de parfaitement restituer l’urgence, ou le caractère parfois particulièrement sombre, des chansons. Après une introduction pratiquement instrumentale – une simple voix fantomatique dans les aigus lointains (« Zapruder ») en surf music noisy au riff obstiné, le grand défilé peut débuter : des mélodies comme autant de refrains addictifs, la puissance des guitares comme autant de poings nerveux, et le spectre de Robert Smith un peu partout (« Utah »), font de cet album l’archétype du rock alternatif nerveux et puissant. Les amateurs de casiers à rangement ont en outre déjà évoqué Tahiti 80 (pour l’élan de « I Love You Dark », puissante et délicate conclusion de l’opus), ou Muse (la voix tout là-haut de José Reis Fontao), mais le caractère vibratile de la synthèse n’appartient qu’à ces anciens jeunes espoirs masculins aujourd’hui confirmés. « Shoot Shoot » (morceau déjà interprété en public) déverse à flots l’effronterie d’un refrain à haute teneur en gimmick, et une écoute suffit au tatouage entre les oreilles.
Le single « Ouais » (dès le titre, la cause de la pertinence et de l’impertinence est entendue), ses richesses harmoniques, et autres éructations revendicatives a toutes les chances de devenir un slogan des nuits électriques. Et « Erase », exemplaire d’efficacité séminale, entre légèreté de la voix et précipité des guitares, ne fait que précéder l’assez anxiogène et bien nommé « Gore Machine », où le groupe balance par-dessus les moulins toute prudence dialectique, pour quelques minutes de déflagrations en cascade. Même si ce n’est pas le propos, Shoegazing Kids permet à Stuck In The Sound de rallier la première division des groupes actuels, inventeurs de nos lendemains.
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