La chronique
Même dans le flot des intenses réhabilitations dont ont bénéficié les chanteurs des soirées Maritie et Gilbert Carpentier, le petit air navré généralement arboré par Delpech nous a empêchés de le ranger dans le honteux placard des animateurs pour fêtes de la bière. Et c’est finalement sur le tard qu’on a convenu que le bonhomme avait du goût (« Le Chasseur », hymne en Picardie et dans le Sud-Ouest, « Quand j’étais chanteur » hymne chez les professionnels de la profession, ou « Que Marianne était jolie », hymne chez les républicains), et de la voix. Une voix à chanter le bottin (ce qui n’est pas le cas ici, loin s’en faut), souple comme une caresse tendre, qui vient de loin, une voix de crooner de soixante et quelques piges, aujourd’hui beau et classe sur des photos en noir et blanc, et dans des chansons idem, car nimbées de nostalgie.
En outre, le bonhomme s’entoure toujours dans la distinction (la batterie de Philippe Entressangle, ou d’autres pupitres chipés chez Les Wampas, CocoRosie ou The The, et Franck Langolff ou Pierre Papadiamandis à la composition). Cela dit, mordons un peu : lorsque Delpech se dépêche de sonner jeune et dynamique, ou simplement à jour de ses harmonies (l’insupportable guitare de « Lettre à tous ceux-là »), on se perd dans ce qu’il dit, et comment il le dit. Et on n’appréciera que modérément l’intitulé du programme (jeu de mots laids sur sex appeal, sexagénaire…). Mais (presque) tout le reste mérite chapeau bas : le single « Je passe à la télé », et sa digne modestie au féminin, l’intro de « L’âge d’or » en réminiscence de « Wight is Wight », et la douce révolution de « Des compagnons ».
Á la première personne et en (très) gros plan, Delpech sautille malicieusement sur les amours volatiles, et l’éternité de la tendresse (« Cette petite femme pour moi »), s’enroue à l’évocation des enfants qui ont la mauvaise idée de grandir, et la solitude des vieux qui va avec (« La nuit douce d’Alice »), ou s’affranchit du politiquement incorrect (« J’ai revu la cigarette »). Tout le reste est bien, affirmions-nous, ce qui n’empêche pas le palmarès intime : « Johnny à Vegas » reste exactement ce que le titre laisse supposer, une chanson de fan en journalisme du peu (« je laissais une affaire qui roulait/ma nana m’attendait à Dax ») qui dit beaucoup sur ceux qu’on ne peut s’interdire d’aimer. Quant à « Les Belles et l’automne » (où l’on nous fait croire à l’acceptation d’une saison sépia de raison), elle permet de boucler le cercle d’une nostalgie entamé dans « Chez Laurette ».
Treize gouttelettes de bonheur fugace, treize fois la chaleur dans la paume d’une poignée de main humaniste, treize mélodies en passementerie de dentelle, à peine ourlée par les ans. Ce qui en fait l’un des albums importants de l’année.
Christian Larrède
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