La chronique
Bon, voilà : elle revient. Revendiquant avec une ironie fort à propos son entrée dans le troisième âge (après les années d'apprentissage, et l'ère Rita Mitsouko), Catherine Ringer a décidé ne plus vouloir ne plus vouloir chanter sans Fred, préparé une petite vingtaine de chansons entre Paris et Los Angeles, retenu douze refrains (dont, seule exception au recensement, un « Rendez-vous » composé il y a plus de dix ans, et illuminé d'une sublime touche de bel canto), croisé la guitare du Red Hot Chili Peppers John Frusciante, et il faudrait qu'on évoque l'album comme si pas les doutes, pas le cancer, pas la perte irrémédiable...
C'est ce qu'on lit, ici ou là, à croire que Fred Chichin était, en fin de trajet, le compagnon de tout le monde, le défunt de la famille. Soyons sérieux : seule Madame Ringer a ici un deuil d'importance à négocier. Et pour ce que cela nous regarde, elle le fait de façon brillantissime. Ring N' Roll est donc un album varié, protéiforme, car on ne peut pas être triste, et au 36ème dessous, toute la sainte journée. D'ailleurs, c'est par une chanson presque solaire (« Vive l'amour ») que débute le disque. Pour brouiller les pistes, la chanteuse poursuit sa remontée à la surface par un « Punk 103 » brinquebalant, et dégoulinant de pus jaunâtre.
Suivent deux titres en anglais dans le texte, dont une cavalcade en espagnolade acoustique, qui offre à « Z Bar » l'incontestable vertu de rappeler que les histoires d'amour finissent mal en général, lorsqu'on meurt. Après romance et pathos, la chanteuse met les deux doigts dans la prise, avec le parfaitement explicite, et suspendu comme un effeuillage mutin, « Prends-moi ». Passage par le bac à sable des pistes de danse grâce à « Got It Sweet », claquements de mains, flûte des Andes pervertie et déhanchement à la « On Broadway » (George Benson) inclus, et on pourra même sourire de l'incommunicabilité des êtres avec « How Do You Tu ? ».
Deux ou trois moments dispensables, sans doute réquisitionnés pour certifier l'écriture resserrée, le legs artistique de l'homme de la vie de la femme, n'interdisent pas de se précipiter sur « Pardon », merveilleuse ballade, catapultée par une trompette synthétique afférente à un easy listening cher à Hugo Montenegro. « Si un jour », et ses ondoiements en direct du Vanuatu, apaisé, devrait en toute logique fermer le clapet des affairistes morbides qui vont y aller de leur exégèse. Et qui feront néanmoins leurs choux gras de « Mahler » : sur quelques mesures de la Symphonie No. 5, Catherine Ringer laisse goutte à goutte choir des vers de détresse, d'impudeur, et de dignité. Et c'est le moins, puisqu'elle reste en la circonstance la seule habilitée à le faire. Et que les tartuffes s'étouffent avec cette scansion/imprécation de Léo Ferré : ne chantez pas la Mort, c'est un sujet morbide/Le mot seul jette un froid, aussitôt qu'il est dit.
Bon, voilà : elle apparaît. Un nouveau talent de la chanson francophone, pas toujours enclin à la retenue, face à ses extrêmes capacités à trousser tableaux changeants, et sentiments divers. Mais, ne prêtant qu'aux riches (d'un talent inouï), on l'avoue tout de go : cette Catherine Ringer débutante-là, on l'adore déjà.
Christian Larrède
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