La chronique
C’est le cinquième album d’un des rares artistes de rap français dont l’aura compris, a largement dépassé les contingences du succès public (même si tous ses albums sont disques d’or). En Amérique, on appellerait ça un « role model », en France, Kery James est une figure tutélaire (là depuis quasiment les débuts du mouvement, il faut dire qu’avec MC Solaar, il enregistrait déjà à 14 ans et fondait Idéal J dans la foulée) en même temps qu’un repère pour à peu près tout le monde.
Avec le recul, on réalise que Kery James a eu un parcours parallèle à celui d’Abd al Malik : débuts dans la marge à côtoyer l’illicite, rédemption par une conversion à l’Islam, pratique fondamentaliste, puis ouverture d’esprit vers un message plus rassembleur. Mais le MC de Strasbourg a viré vers le consensus en flattant le grand public à travers sa présence télévisée et sa fréquentation de la chanson française de tradition, tandis que celui d’Orly n’a pas quitté le ghetto dont il est devenu la voix la plus crédible.
Sur des productions sérieuses de la paire Tefa et Masta (Diam’s, etc.), James poursuit donc ses prêches coups de poings. Son flow âpre, hérissé, qui pouvait sembler peu musical, s’est arrondi pour plus d’efficacité encore, et si la recherche du tube n’est pas à l’ordre du jour, il invite Mr Toma à chanter reggae sur « En manque de… », ainsi qu’Admiral T sur « Promis à la victoire ». Le combat pour le « Réel » est une oriflamme pour Kery James, qui le tient vaillamment sur le front. « Le Retour du rap français » est une profession de foi qu’il faut encore et toujours clamer à la face des médias et des dubitatifs. Sorte de mètre étalon du rap de rue conscient, Kery adoube Médine, rappeur havrais dont la cote monte dans l’underground sur un « Le prix de la vérité » qui claque comme un fouet, et la légende phocéenne, Le Rat Luciano, de la Fonky Family en hibernation prolongée, sur « Le Respect du silence ».
Tout au long de l’album, le propos est constamment conscient, respectueux de sa mission de messager que le rap, dans sa définition première, était jusqu’à ce qu’il ne soit délayé par les tentations commerciales. Au point qu’on en vient à espérer que ce genre musical, ici comme aux Etats-Unis, soit sauvé par ses old timers plutôt que régénéré par de jeunes pousses sans substance. Avec Réel, Kery James est bien armé pour perpétuer sa légende et maintenir son statut.
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