La chronique
Bobbie Gentry était une petite fille pauvre, grandie dans la ferme du Mississippi de ses grands-parents, après le divorce de ses géniteurs. Une vache, judicieusement échangée contre un piano, décidera de sa carrière, qui ne sera pas brillante, mais digne. Car, largement mésestimée de nos jours, la chanteuse a eu le mérite, durant une quinzaine d’années, d’interpréter une large majorité de ses compositions, et de planter les premiers jalons d’une pop, adulte et convenable, aux parfums country et folk, utilisée de nos jours par une foultitude d’artistes.
Ce premier album a été enregistré sous la houlette du producteur Kelly Gordon (qui connut un petit succès avec « He Ain’t Heavy, He’s My Brother »), et distille quelques moments de douce élégance, voire des refrains moins dégrossis (« Mississippi Delta » dans lequel surnage l’atmosphère si particulier du royaume du blues). La débutante démontre ainsi de réelles dispositions à synthétiser – du rock à la country – de multiples facettes de l’Americana.
Mais la grande affaire du programme reste naturellement « Ode To Billie Joe », l’une des chansons préférées de Frank Sinatra, et qui, nourrie d’une orchestration impressionniste, conte à la première personne (un mystérieux jeune homme qu’on suppose être l’amant de la jeune fille) le suicide de Billie Joe McAllister, après qu’elle se soit jetée d’un pont. Gentry a plus tard avoué qu’au moment de la composition, elle n’avait pas la moindre idée de la raison du suicide : les exégètes ont pallié cette défaillance (enfant non désiré, amour impossible entre une Blanche et un Noir, amour tout aussi impossible entre homosexuels, etc…). La chanson inspira un roman, et un film. Et elle fit l’objet d’une quantité d’adaptations : Sheryl Crow, Sinead O’Connor, ou Roch Voisine se sont attachés à visiter ces couplets. Plus proche de nous, on conserve en mémoire l’excellente adaptation du franco-américain Joe Dassin, rapportant d’une belle voix de basse le fait divers de Marie-Jeanne Guillaume se jetant dans la Garonne.
Grâce à ce premier disque, Bobbie Gentry atteignit la première place des classements. Vendu à trois millions de copies, le single « Ode To Billie Joe », quant à lui, campa au mois d’août 1967 au sommet des charts américains, et Bobbie Gentry se vit gratifiée de trois Grammy Awards pour la chanson (et un quatrième trophée ira à son arrangeur Jimmie Haskell).
Christian Larrède
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