La chronique
Voilà un secret suisse qui méritait vraiment d’être divulgué : à vingt-cinq ans, Emilie Jeanne Sophie Welti Hunger, fille de diplomate et fan de Roger Federer, enregistre en anglais et allemand (les trois temps de « Walzer für Niemand » tintinnabule autour d’un piano hâve, et les gouttelettes du vibraphone) un deuxième album - le premier jet, Sketches On Sea, était en 2007 une auto-production - et l’industrie horlogère tressaute de stupéfaction. Car, après une prestation triomphale au Festival de Montreux, et les multiples déclinaisons d’un folk aigre-doux particulièrement bien porté de nos jours sur la scène internationale, la jeune femme prend de l’épaisseur, et vogue sereinement vers l’incertitude de nouvelles directions.
Produit par Marcello Giulani (qu’on a connu secondant Jane Birkin, ou Étienne Daho), Monday’s Ghost est un disque de fille, comme on dit que sont les filles dans les magazines, c'est-à-dire sensible, impressionniste, impudique, et retenu à la fois. Mais c’est également un album maladroit, et attendrissant dans cette maladresse. Afin de ne pas rallier de gré ou de force le phalanstère des chanteurs introspectifs pour musique de chambre, la Zurichoise a en effet cru bon de succomber ponctuellement à certaines sirènes séductrices. Ainsi, « Shape », en chanson d’ouverture, crispe par sa délicatesse de hit-parade. Et « The Tourist », tout en martèlements de caisse claire et urgence feinte, renvoie aux pires moments de Eurythmics (et Dieu sait que…). Quant à « The Boat Is Full », singeant les tics de vieille coquette de Robert Smith de The Cure, la chanson tourne à vide, et nous les talons…pour revenir bien vite vers les dix autres mélodies du programme, épatantes, séductrices, et, allons-y, passablement afférentes à ce que l’on pourrait considérer comme la révélation du moment.
Dans « Rise And Fall », les vagues nacrées de la mélodie, la pudeur de la chanteuse, démontrent que Hunger n’a nul besoin d’effets de manche pour captiver. Et la délicieuse sensation se répète dans « Beauty Above All » (dont le doux crissement des guitares acoustiques intègre in petto la jeune Helvète dans la tendre internationale des folk singers branchées en ligne directe sur le cœur, dans laquelle Alela Diane et Mariee Sioux tiennent le guichet), ou avec « A Protest Song » et « Drainpipes ». Ces deux-là, mélodies oniriques en apesanteur, trompette bouchée, piano emperlé, flûte tourbillonnante, et balais bruissant des caresses sur les peaux des tambours, n’ont qu’un défaut majeur : elles clôturent un album qui rate de peu le statut de chef d’œuvre, mais fiche pour longtemps le nom de Sophie Hunger dans le cœur des auditeurs.
Christian Larrède
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