La chronique
Dédé, je vous écris une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps, et si les plateaux télé vous lâchent un tant soit peu la grappe. En fait, vous incarnez pour nous un peu un bon copain qui finit toujours par gêner en fin de soirée, quand il pompe la pochette d'un album de Supertramp (Even In the Quietest Moments, mais, dans ce cas, le cliché du piano dans la neige n'était pas trafiqué), ou lorsqu'il danse nu sur la table au milieu des cadavres de bouteilles : on l'apprécie, mais préfèrerait parfois qu'il soit ailleurs, mais pas à la télévision, par exemple. Car c'est injuste, mais c'est ainsi : André Manoukian aura beau enregistrer un chef d'?uvre, on lui reprochera ad vitam aeternam sa participation à Pop Idol, ou la Nouvelle Star, enfin, le machin où Lio montre ses seins et Philippe Man?uvre ses Ray-Ban, quoi...
Dieu merci, Melanchology disque majoritairement instrumental, n'est pas un chef d'?uvre, loin de là. En fait, le problème majeur reste qu'il s'agit d'un bon disque : inégal, parfois maladroit ou hors sujet, mais un bon disque tout de même. Pour tout dire, le pianiste et compositeur a enfoui dans un grand chaudron ses racines arméniennes, une mélancolie récurrente, sa passion pour le jazz et les musiques du monde, et sa fascination pour la musique savante européenne (lorsque la Hongrie musicale incarnait le centre de l'Europe), a touillé l'ensemble, et regardé un peu pour voir ce qui remontait à la surface.
Il n'a pas attendu seul, battant le rappel d'une diaspora harmonique (Hervé Gourdikian nous gratifie de quelques épatants soli au saxophone ténor ou alto, qui nous semblent mériter le qualificatif d'enthousiasmants), ou confluente (le trompettiste Ibrahim Maalouf, musicien avec lequel il faudra compter dans les tous prochains mois en un grand jour éclatant, et qui n'est pas arménien, mais d'origine libanaise, mais on ne va pas chipoter, la Phénicie n'est jamais très loin).
L'Albanaise Elina Duni, chanteuse sublime à la beauté sauvage, nous enroule dans deux de ses mélopées, et nous fait bailler dans un grotesque « Macadam Colosse », aussi à l'aise dans un texte tant français qu'abscons qu'une poule face à une brosse à dents. Et c'est tout le drame de Melanchology, alternance de moments sublimes (on pèse nos mots, avec en particulier le thème-titre, dramatique et pointilliste et rêveur et profond) et de choses dispensables, voire vulgaires et sautillantes (un machin intitulé « Psychedelight »). On continue à avancer néanmoins, car quelqu'un capable d'offrir « Three Notes », rêverie trébuchante et onirique, ne peut être totalement mauvais.
Alors, voilà, Dédé : avec Melanchology, parfois vous nous émouvez, nous faites rêver, et parfois vous nous agacez prodigieusement, jusqu'à la baffe ultime. Ainsi donc, reprenez-vous, cessez de considérer que la schizophrénie (un coup dans la médiocrité de l'étrange lucarne, un coup dans le processus de création vibratile) vous va bien au teint, et on pourra partir en vacances conjointement comme d'authentiques copains. Je ne sais pas, moi : essayez la radio.
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