La chronique
Master Of Puppets est, sans aucun doute et à tous les niveaux, l’album le plus abouti de Metallica, qui atteint ici la perfection esthétique. La dépossession de soi constitue le motif esquissé par l’album, véritable tableau allégorique de l’aliénation et de la manipulation, dont le titre et la pochette sont plus que révélateurs. Sur celle-ci, les croix en rangs serrés, ornementées de symboles militaires, semblent se diriger vers un horizon de feu, au milieu d’une végétation maladive. Le nom du groupe est lourdement posé, couleur de marbre, dans un ciel rouge encadré par des mains ensanglantées agitant des fils qui se perdent dans la forêt des tombes. Mais ce ne sont plus des tombes : ce sont des hommes, soldats ou non, que l’on mène en quelque lieu maudit, où la mort seule les attend, à leur insu.
Chaque titre de l’album donne une illustration douloureuse, parfois révoltante, de cette allégorie de la manipulation. Dans « Leper Messiah » et « Disposable Heroes », ce sont le fanatisme de la guerre et les bonimenteurs du Christ (la vieille alliance du sabre et du goupillon, valeur sûre en matière d’aliénation) qui sont évoqués. La folie est au cœur des deux compositions les plus denses et les plus travaillées de l’album (« The thing… » et « Welcome Home ») : l’effet de réverb du chant et de la musique, développant une ambiance menaçante et oppressante, nous enferme dans l’intériorité d’esprits schizophrènes. Le groupe explore différentes atmosphères, qui sont autant d’états d’âme, états d’une âme à divers stade de délabrement.
Pour animer ce tableau, Metallica utilise les éléments instrumentaux déjà présents sur ses anciens albums, mais avec une certaine virtuosité dans la composition comme dans l’exécution. Le travail accompli fait que l’on revient régulièrement à cet album y découvrir de nouveaux ornements soulignant le travail rythmique (le dédoublement de tempo caractéristique sur « Welcome Home (Sanitorium) »). Les introductions sont particulièrement travaillées. Par exemple celle, lancinante, de « Battery », ouvre l’album sur une tonalité mélancolique rapidement relayée par une composition rythmique dure, assénée comme en coups de marteau. Ce contraste est à l’image de l’album. Metallica abandonne ici le thrash des deux premières productions pour un metal aux sonorités plus heavy et aux tempos variés. Il en ressort une atmosphère plus sombre, et lourde à l’image des rythmes complètement déshumanisés, qui ont quelque chose de la transe hypnotique.
« Master Of Puppets » est le titre qui réunit en lui toutes les qualités de l’album éponyme. Un tempo moyen, un phrasé simple et répétitif dans le refrain : l’aliénation fonctionne ici comme un formatage. L’individu n’existe plus ; il est détruit : « Your life burns faster / Obey your master ». Le titre est interrompu par un pont qui laisse place à une guitare au son clair, presque lyrique avec toutefois l’inquiétante présence de la basse qui revient progressivement. Metallica exprime le réconfort de l’aliéné qui s’abandonne, avant de comprendre qu’il a été abusé (« Master, Master, you promised only lies »). Le titre s’achève sur un chœur de rires déments. Ce titre, comme tout cet album, confirme la maîtrise et le degré de perfection atteint. Grâce à sa maîtrise des effets dans la composition instrumentale, le groupe ne décrit pas seulement, il donne à ressentir, à éprouver les différentes dimensions de la folie. Metallica ne signe pas seulement un album puissant : la force du jeu est ici au service d’un metal nuancé, une perfection qui ne sera plus atteinte par le groupe, qui est ici au faîte de son talent.
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