La chronique
Ce disque (douzième album d’un parcours exemplaire), qui est bien davantage qu’un disque, recèle, dans la vie et la carrière de l’une des stars absolues de l’Espagne et de l’Amérique latine, le doux parfum d’une thérapie triomphante.
On sait en effet que l’ex-rockeuse, diva ibérique par la grâce de Pedro Almodovar (et, en 1991, la bande originale de son film Talon aiguilles), s’est vue récemment diagnostiquer un cancer. Il y a trois ans, la Casal décide de dire cette maladie qu’on cèle trop souvent, puis de plonger (retour vers le futur ?) dans les racines musicales communes à la plupart de ses compatriotes. La chanteuse accumule alors une connaissance encyclopédique sur le boléro, succédané rythmique, sensuel, déchiré ou acide, né et grandi quelque part entre Cuba et les rivages mexicains, et qu’on a trop vite voulu enfermer dans l’expression surannée de romances d’un autre âge (alors que « Como la Cigarra », mélodie ici présente, constitua avant tout un chant de résistance face à la dictature militaire de Jorge Videla).
Tout le monde connaît le boléro de par le monde, même si c’est sans y apposer la moindre étiquette (en particulier grâce à l’adaptation en français dans le texte par Dalida de « Historia de un Amor »). Tout le monde le connaît, mais bien peu savent l’habiter, et c’est ce que tente ici crânement Luz Casal, à travers la visite délicate et déchirée de onze classiques, qui réunissent Cuba à Madrid, Mexico à l’Argentine. C’est peu de dire que la voix se love dans l’ensemble des partitions avec une maîtrise exemplaire, souvent blessée, mais toujours debout.
De plus, la gageure – audacieuse – des sessions est d’avoir réhabilité la couleur initiale de ses refrains des années trente et quarante, agrémentant les arrangements d’orchestrations foisonnantes (entre section de cuivres, cordes comme s’il en pleuvait, claviers timides ou percussions arachnéennes, on peut vraiment ici parler de grand orchestre).
N’hésitant devant aucun choix dispendieux, il a été de plus fait appel à Renaud Létang (ingénieur du son qui, depuis ses travaux au côté de Manu Chao, sait ce que tropicalisme veut dire), et à l’immense Eumir Deodato, arrangeur brésilien, et coloriste baroque de nos années 1970. Enregistrées à Los Angeles avec des musiciens péruviens, cubains, ou vénézuéliens, ces douze chansons nous convient au spectacle sans cesse renouvelé de la mort, l’amour, et la résurrection-passion d’une immense artiste. Frissonnant.
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