La chronique
Initié par une rencontre il y a deux ans dans l'enceinte du Rock And Roll Hall of Fame, et conçu à partir de chansons écrites par Reed au fil des années en programme potentiel d'une pièce de théâtre, sur un thème du dramaturge allemand Frank Wedekind, mêlant prostitution, homosexualité et violence (et une visite de Jack L'Éventreur, aussi), cet album pouvait prendre toutes les apparences d'un mariage entre la carpe et du lapin. Et, en effet, beaucoup - fans et presse - se sont déjà alignés sur ce diagnostic, déçus de ne pas y retrouver sophistication et charme vénéneux (les suiveurs de Lou Reed), ou la puissance roborative des Four Horsemen (laudateurs de Metallica). Ils ont tous raison.
En fait, les dix titres de l'?uvre, dont un « Junior Dad » de près de vingt minutes, peuvent difficilement revendiquer le statut de chansons : l'hiver vient, et pas le moindre vermisseau de mélodie à se mettre dans l'oreille. Reed adopte tout du long une scansion martelée et imprécatrice qui détournera in petto les auditeurs non anglophones, ce qui est en fait préférable, tant les paroles, d'une prétention boursouflée et grandiloquente, restent totalement ésotériques tout du long.
Á l'arrière de ce club des poètes du troisième âge, Metallica envoie comme à l'accoutumée le métal de riffs soignés, mais l'exercice contraint naturellement le groupe à tourner à vide. Et ce n'est pas le moindre paradoxe de cette saumâtre aventure que de constater que chant et instruments cohabitent tout du long, à l'instar de deux entités parallèles, mais sans jamais vraiment se rencontrer. Après l'incrédulité, c'est donc l'ennui et la colère qui saisit l'auditeur : comment des talents aussi affirmés, et qui, après tout, n'ont que cela à faire toute la journée (i.e. composer de la bonne musique) peuvent à ce point se compromettre dans la complaisance et la suffisance ?
Il n'est jamais que « Iced Honey », comme par hasard choisi comme premier single du programme, à échapper au désastre, en particulier car Lou Reed se retrouve pour la seule fois en 90 minutes, poussé un tant soit peu dans ses retranchements par des ch?urs vindicatifs. Quant au « Junior Dad » précédemment cité, cette jam en forme de purge résume à satiété le propos : que celui qui s'apprête à écouter plus d'une fois cette mélopée décharnée consulte. Il y a des traitements pour cela.
Faisons confiance à Metallica pour se relever de ce tragique épisode : ils ont traversé d'autres péripéties, et ils sont plusieurs. Pour le reste, on estimait jusqu'alors que Metal Machine Music, double album simplement alimenté en 1975 de feedbacks ininterrompus, constituait le pire album de Lou Reed. La barre était haute, et l'ancien Velvet Underground a relevé avec succès le défi. Une précision : on ne lui avait strictement rien demandé.
Á noter que ce double album est comme à l'accoutumée disponible en édition de luxe offrant (si l'on peut dire) un poster, et coffret incluant un livret.
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