La chronique
Il apparaît un peu étrange de parler de musique, ici. Car, annoncé par un cliché où l'on voit cette petite silhouette perdue contre les larges épaules de Jarvis Cocker dans un palace londonien, la nécessité (Leonard Cohen est nécessaire, forcément nécessaire) d'argumenter et aligner les chiffres confine à l'obscène : 77 ans, 40 minutes de musique, dix nouvelles chansons, huit années, peu ou prou, de silence discographique, et, in fine, un look de parrain réformé de la mafia devraient suffire pour se faire une idée. Le Canadien est de retour en ville, et c'est bien.
On pourrait même faire l'impasse sur l'ensemble des quiproquos qui encadrent le bonhomme (chanté par Harry Belafonte, U2, ou Susan Boyle). Et Jeff Buckley. Puisque aussi bien, le plus grand succès commercial de Cohen (« Hallelujah ») ne le fut pas dans sa voix. Et on omettra même de rappeler qu'il fut rapté pour le compte de la bande originale de La Passion du Christ, épouvantable film de Mel Gibson, et qu'il se trouve désormais bardé d'hommages, et autres reconnaissances internationales. Après, juste après, on goûterait, égoïste, ce présent d'un hiver qui s'achève, et chacun se débrouillerait avec.
Naturellement, on creusera plus profond, pour préciser que dès les premières écoutes, le baryton a encore gagné en profondeur, en noirceur, et c'est avec jubilation que l'on retrouve ces cadences arythmiques en signature du maître. Et, dès les premières écoutes itou, on se déclare ravi que les synthétiseurs - Cohen professe pour ces machines une passion coupable, même si nombre de précédentes sessions en ont pâti - ordonnancés par Sharon Robinson, toujours de l'aventure, par la grâce d'un mixage judicieux, se retrouvent confinés en second plan, part belle ici concédée aux instruments acoustiques.
Ensuite, et seulement ensuite, on s'autorisera quelques gros plans : en ouverture, « Going Home » offre un portrait à l'eau-forte, toute dérision dehors (a lazy bastard living in a suit). Même constat dans « Crazy To Love You » (I'm old and the mirrors don't lie), prodigieux rendez-vous où l'on retrouve Cohen seul avec sa guitare. Dans « The Darkness », enregistré avec son groupe de scène (un dernier avant de reprendre la route ?), le poète décrypte avec acidité l'envie - de tout - qui s'enfuit, alors qu' « Amen » se contente de bigrement rappeler « Everybody Knows », et c'est déjà bien. Dans « Show Me the Place », il adopte une solennité inspirée des cantiques, et autres gospels, comme on peut en entendre dans le Delta du Mississippi. Et c'est avec un soupçon de perversion que dans « Anyhow » Cohen s'excuse auprès de certaines femmes de les avoir aimées, puis quittées.
Á son âge vénérable, celui qui revendique une écriture laborieuse et lente, semble en effet préoccupé par le temps, mais essentiellement celui qui lui reste à vivre. Mais si celui que l'on présente comme le praticien en chef des états dépressifs évoque la mort, c'est dans un élan vital, une vivacité d'esprit indéniables : car si l'inspiration de ces dix chansons est liturgique et sacrée, avec la dose de culpabilité vis-à-vis des choses du sexe qui s'impose, Cohen n'hésite pas à évoquer parallèlement le désir, ni consigner une misanthropie revigorante, qui l'a toujours accompagné. Et si Old Ideas constitue un chant du cygne, il plane à la fois vers les sommets de la créativité, et au mitan de notre c?ur. Un chef d'?uvre de harassement.
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