La chronique
Il aurait 90 ans, et, en toute logique, les lignes qui précèdent devraient suffire à elles-mêmes, tant le géant de Sète traverse avec aisance les années, sans nul doute aidé en cela par le caractère séminal de sa poésie et de ses musiques, alors que d'autres, tel Léo Ferré, peuvent être pénalisés dans l'inconscient collectif par l'outrance de certaines de leurs orchestrations.
Intégrale donc, et mieux que cela, puisque ce coffret ne se contente pas d'offrir, dans le couplage de titres initial des 25 et 30 centimètres de l'époque, la réédition des quatorze albums originaux, d'un « Le Gorille » millésimé 1953 au refrain de « Misogynie à part » enregistré en 1969, en passant par le controversé « Mourir pour des idées » de 1972, et les ultimes sessions en date de 1976, soit cent-trente-cinq chansons en coup de vent frais dans la tradition sclérosée des musiquettes hexagonales d'alors. Belle occasion, naturellement, de retrouver certains alcools forts (« La Mauvaise réputation », « Bancs publics », « Les Copains d'abord »), mais également de se rafraîchir la mémoire face à certains couplets moins exposés (comme « La Tondue », en message de compassion pour ces femmes tondues à la Libération par des résistants de la dernière heure).
Á noter que le premier compartiment du coffret s'enrichit d'une édition, supplémentaire et totalement inédite celle-là, de l'album onzième du nom (et sa prémonitoire et célébrée « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ») : complètent le programme initial la deuxième guitare de Joel Favreau, ainsi que six standards du maître, réenregistrés en 1980. Le bel objet est complété par les deux albums posthumes enregistrés par l'ami Jean Bertola, à partir de textes et musiques encore en gestation, le document sonore des participations de Brassens à des émissions d'Europe 1, un album d'hommages aux refrains de la jeunesse, à l'époque enregistré au bénéfice de l'association Perce-Neige de Lino Ventura, ainsi qu'un quatorzième volume consacré aux poètes préférés de Brassens, de Musset à Bruant. Le travail de romain s'épanouit enfin, après un opus consacré aux prestations du chanteur en concert, grâce à trois chapitres supplémentaires, riches de chansons inédites, versions alternatives, ainsi que d'une émouvante collection de documents de travail, restaurés avec l'attention qu'ils méritent. Livret fourni, biographie et port-folio, donnent à cette intégrale le caractère définitif souhaité.
Georges Brassens assurait essayer cent mots pour en trouver un : c'est certainement à ce prix que ses chansons et leur petit sourire triste nous accompagnent dans leur fredonnement quotidien. Et quelle plus belle épitaphe à ce personnage considérable que celle qu'il rédigea lui-même en l'honneur de Jacques Brel : quand on aime les gens, ils meurent, bien sûr. C'est-à-dire qu'ils s'absentent un petit peu. Jamais personne de ceux que j'ai aimés n'est mort. Brassens, lui, est vivant.
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