La chronique
Troublant : on ne connaît pas Julien Baer (enfin, pas personnellement), et on est heureux de le retrouver, comme on le ferait d’un ami. Explicite : après tout, Le Monde S’Écroule, premier album prophétique (en 1997, le monde ne s’effondrait pas encore) tient sa place dans le mince linéaire des albums d’ici qu’on écoute toujours, comme le doux chant de tristes tropiques.
Antagoniste : au fur et à mesure qu’on délaissait Julien pour Edouard, le premier enregistrait des albums qu’on ne pénétrait qu’avec difficulté. Le créateur s’y croyait, son art devenait par trop pathologique pour nos petits matins hésitants.
Justifié : aujourd’hui le pâle chanteur offre donc son quatrième album (en douze années donc, de quoi se perdre et se retrouver), enregistré à Bamako ou Paris – « j’aime pas parler de tout ça/Alors il faut que je le chante tout bas/Dans un studio haut de gamme/Un studio rue des Dames » - (mais cela ne s’entend pas), et produit par Jean Lamoot (si vous avez aimé Fantaisie Militaire d’Alain Bashung, vous pouvez le remercier), qui est chez lui en Afrique, comme dans les chansons de Baer.
Inventorié : on finit par se poser la question. Par-delà le capital sympathie évoqué plus haut, qu’est-ce qui fait béer chez Baer ? Sans nul doute cette écriture où alternent de petites choses pudiques (« j’ai tant besoin de toi/Et de ta voix qui dit : je suis la vie ») et de franches impudeurs, quand il part en quête d’amour, et de travail.
Mieux, Baer ne donne pas sa part d’acidité aux chiens du commerce, évoquant au scalpel les concerts ratés, ou la course frénétique après les contrats. Et comme le monsieur a de la mémoire, toutes ces histoires, qui lui sont tellement intimes qu’elles auraient pu nous advenir, sont mises en musiques comme on ouvre des boîtes de toutes les couleurs : Alan Wilson de Canned Heat ressuscite dans le boogie « Pends le haut, pends le court », la bossa languide dont il est le spécialiste hexagonal absolu ouvre le disque (« Je suis une cité »), des synthétiseurs glissant comme des anguilles pétillent dans « Ulysse », et partout ailleurs, le clair-obscur d’une inspiration unique et rare éclaire de sa pâle monochromie (« Et j’ai tant besoin d’un peu d’estime ») des chansons qu’on ne jette pas après usage, mais qui se jettent sur vous. Et c’est ainsi qu’il referme son album : droit, doux, et digne.
Synthétisé : des tubes potentiels (au moins trois mélodies pourront se nicher dans vos postes de radio), et tous les autres titres traduisent la vraie hauteur d’un vrai auteur : avec Le LA, Julien Baer donne, effectivement, le la d’une génération d’artistes qui n’en sont qu’au balbutiement de leurs vocalises. Au suivant.
Christian Larrède
Réagissez