La chronique
L’illustration de pochette déroule, explicite, la vision d’un musicien brandissant un mégaphone comme il le ferait d’un fusil, pris au milieu d’une manifestation : Cali est un chanteur engagé, de gauche comme on disait jadis, et qui ne salue pas ceux qui ne pensent pas comme lui (cf. la lettre lue par Jeanne Moreau, en ouverture de « L’Espoir »). Depuis son premier album live enregistré chez les Ch’tis (Le Bordel Magnifique, 2006), on sait que Bruno Caliciuri n’aime rien tant que transporter sa flamme et ses combats chez les gens du Nord, qui ont dans le cœur les luttes qui font souvent défaut ailleurs.
Le Bruit De Ma Vie, double album en édition limitée et en public (et suite du DVD live 1000 Cœurs Debout de 2008), a été de même enregistré majoritairement au nord de la Loire, de Bruxelles à Caen, et se décompose en deux mouvements, Live.01 offrant une version classique des concerts du Catalan, Live.02 (alimenté par les soixante dates de la tournée Nu), des interprétations acoustiques. Peu de doublons malgré tout dans la sélection des vingt-neuf chansons (« 1000 cœurs debout», en ouverture et conclusion de l’opus, « Comme j’étais en vie », « Je m’en vais », ou « L’espoir »), et quelques inédits, ce qui reste de la dernière des élégances. Et les treize premières mélodies permettent de retrouver quelques personnalités attachantes du rock français (et depuis des lustres, encore), tels le bassiste Daniel Roux, ou l’ancien batteur de Téléphone Richard Kolinka.
Ceci posé, on sait depuis six ans désormais que le chanteur infléchit bien peu son énergie roborative et ses messages à une formule technique : cet album ne fait pas exception à la règle, qui balaie, des sans-papiers aux droits des pères, des insurrections sociales aux fins tragiques d’amours condamnées d’avance, les différents cris de rage de Cali. Le premier volume du disque conforte le sentiment in situ d’un artiste entier, fédérateur, dynamique et séducteur : on connaissait ce talent à nous faire sentir bien au milieu de la foule, frères et sœurs deux heures durant, et il le confirme ici. En deuxième temps, on retrouve donc Cali dans une configuration inattendue (sa guitare, un piano, et deux cuivres, ou la science d’occupation de l’espace sonore). Et c’est là que, paradoxalement, il devient grand comme le fut Ferré, ou Brel, ou Paco Ibáñez, dégraissant ses effets jusqu’à atteindre l’os de l’émotion.
Alors, écouter sans frissonner « Je me sens belle » ne trahit qu’une vaste sécheresse de l’âme. Ne pas tenter quelque chose (changer le monde, ne serait-ce qu’à l’aulne de notre coin de rue) après « Résistance » ne traduit que mépris, indifférence et cynisme. Et former une ronde (et les chœurs qui vont avec) au cours de « 1000 cœurs debout » peut faire se sentir vivant.
Naïf, excessif, entier, et extrême : Cali est tout cela tout à la fois, et nous en avons besoin, comme nous avions nécessité de François Béranger, lorsqu’il laissait fredonner : « chanter une chanson c’est pas tout à fait la révolution/mais comme on a les mêmes choses sur le cœur/un jour on pourrait chanter en chœur ». Grand disque, et grand bonhomme.
Christian Larrède
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