La chronique
Cette saison, la truite sera rebelle, farouche, et catalane, ou ne sera pas. Concocté en terre perpignanaise (et enregistré à Rivesaltes, dans le studio du patron, abreuvé du vin pas vain de l'amitié), après une tournée aussi triomphale que roborative, le quatrième album de Bruno Caliciuri ne s'interroge pas sur la pertinence du binaire électrique : il dresse le poing. Mais tend aussi la main vers les paumés de l'amour, de la vie, et de l'époque.
Produit par le guitariste sauvage, et crissant, Geoffrey Burton (il poussa au cul Bashung et Arno), cette truite irisée initie dès les premières mesures (« Je sais ta vie », appuyé sur un riff séminal, et soutenu par les ch?urs belges de Hong Kong Dong) la nature du propos générique : rock, intimité, et passion. Pilier de l'entreprise, le batteur Philippe Entressangle plante farouchement les rythmes du disque, mais concède une place au lyrisme du violoniste Steve Wickham (transfuge des Waterboys, et qui a également assuré quelques prestations pour le compte de U2). Et l'utilisation de scansions bruitistes (« Madame Butterfly »), voire la convocation des vocalises de grands anciens (l'ombre portée d'Alan Vega dans « Je n'attends que la revanche ») ne font qu'urbaniser encore davantage une inspiration qu'on a connue plus tellurique.
Tous synthétiseurs à séduction facile dehors (« Mille ans d'ennui », en portrait du premier et plus bel amour), ou références limpides à une pop des 80's désormais réhabilitée, Cali ne peut qu'en convenir : l'amour, c'est souvent la débandade, comme une douleur nécessaire. Entre les alliances qui rouillent, les fesses qui brillent, et les petits seins qui se dressent, le chanteur tente de se frayer un chemin vers la lumière, et nous avec. Naturellement, l'homme du Sud ne laisse pas totalement sous l'éteignoir ses préoccupations sociétales et politiques, dressant dans « Lettre au Ministre du saccage des familles » (une magnifique partition de violon ensanglante la chanson) le portrait saisissant d'un policier citoyen, refusant désormais d'être le chien d'une société déshumanisée, de traquer des familles terrorisées.
Naturellement, Cali n'omet pas l'ambiguïté des serments d'ivrogne (« Je vais arrêter de boire »). Mais il reste le plus émouvant lorsqu'il concède un salut affectueux et respectueux à son panthéon personnel : « Cantona » offre un chant de regrets à cette époque de l'adolescence où l'on pense pouvoir vivre son existence durant les bras dressés d'enthousiasme. Plus haut encore dans l'échelle de Richter de l'hommage, « Nous serons tous les deux », enregistré en compagnie de l'Orchestre Symphonique de Prague, évoque en un troublant mimétisme deux statues du Commandeur, en la personne de Jacques Brel et de Léo Ferré, et réveille les moments éternels de l'utopie. Et démontre qu'aujourd'hui encore, le souffle d'une chanson peut gonfler les voiles de nos c?urs.
Un album, en auto-portrait pas complaisant, d'un quadragénaire excessif comme doit l'être la vie, un plat méditerranéen à la saveur triomphante, un plongeon dans la foule (Cali adore l'exercice), et un plongeon dans l'époque. Á noter que La Truite.... bénéficie d'une édition dite généreuse, incluant neuf chansons inédites.
Christian Larrède
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