La chronique
Le nouvel album des Têtes raides ne se situe pas exactement aux antipodes de l'agitation ambiante, paillettes par containers, et autres engouements simulés proches de l'hystérie : mieux encore, il en constitue le parfait antidote, que l'on écoute quotidiennement énormément de musique (pas de rythmes métronomiques ici, mais en lieu et place - et dès l'ouverture, grâce à la chanson-titre - la chaleur des instruments acoustiques, et cette voix qui force le respect, puis l'attention, par son originalité), ou que l'on vive, tout simplement, dans une époque qui va décidément trop fort, et trop vite.
Non pas que le groupe de Christian Olivier ait oublié là d'où il venait (le cabaret punk) : « So Free », en duo anglophone avec le presque falsetto Martyn Jacques (chanteur des Tiger Lillies), le très immédiat « J'm'en fous », aux riffs jubilatoires en écho de ces insouciantes années soixante où tout semblait permis, et naturellement un « Angata », en déhanchement sensuel et sarcastique tout à la fois, ourlé de l'enfance malienne du chanteur, restent garants de la faculté des six garçons et d'Anne Gaelle Bisquay (violon et violoncelle) à envoyer le bois d'une très salutaire explosion (de colère, ou de joie, au choix). Mais il est évident que la saveur des Têtes Raides (ses animaux fantaisistes, ses ambiances fantomatiques, ses harmonies farouches) développe tout son suc, dans l'écho de ce « Flamenco de Paris » dont Léo Ferré posa les jalons (« Fulgurance »), et dans l'attirail d'un cabaret rock qui n'omet nulle nuance (« Marteau piqueur »).
S'il faut extraire quelques pépites de la sélection des treize chansons, on pourra naturellement s'arrêter sur « Emma », qui permet à Jeanne Moreau de renouer, en fière octogénaire, avec la chanson, voire sur un combatif et abrupt « Je voudrais » conclusif, à consommer comme un talking-blues et panorama en travelling de la nécessité de la révolte permanente. Mais on pourra également attribuer le statut de modeste trésor à « Gérard », portrait d'un mécanicien poète, enluminé d'un orgue zinzinant, et évocation d'un personnage surgi d'une galerie à la Tati, ou à la Prévert, qui peut nous laisser penser que le peuple est toujours debout.
Alors, voilà : qu'est-ce qui fait que L'An demain s'impose déjà comme l'un des albums de l'année ? Un sentiment diffus, une originalité tranchée, la poésie biaisée qui se régénère dans son approche subtile de la réalité, et le sentiment parfaitement net de jouir des créations d'un groupe au service des chansons, et pas le contraire ? Sans nul doute un peu de tout cela, avec en prime la certitude que le dégraissage patent de l'approche, parfois trop théâtrale, que purent avoir les Têtes Raides de leurs partitions et interprétations, nous promet des jours, qui, sinon chantent, du moins résonnent d'intelligence, de subtilité, et d'humanisme. Et c'est déjà largement suffisant pour leur exprimer notre gratitude.
Christian Larrède
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