La chronique
Khaled vient d’abandonner en 1990 le préfixe « Cheb » (« jeune ») et ce n’est pas un détail : après avoir enregistré, en compagnie de son ami le producteur Safy Boutella l’album Kutché, qui lui a permis de connaître un début de reconnaissance internationale, le jeune Algérien grandit et souhaite que sa carrière en fasse autant. Mettant toutes ses chances de son côté, il fait appel à deux producteurs : le Canadien Michael Brook et le multicarte Don Was. Si on ajoute que Didier Lockwood traîne également son archet dans le paysage, on comprend mieux que cet album constitue la pierre angulaire de la carrière naissante de Khaled. Les onze chansons (à une exception près, toutes composées par le chanteur) déclinent un séduisant panorama de ce que peut être une « musique du monde » bien tempérée : reggae, funk, raï bien sûr, ornés de quelques touches de flamenco et d’un accordéon (pour « Ne m’en voulez pas », seule chanson en français dans le texte) en réminiscence de l’enfance – ce fut en effet le premier instrument pratiqué par Khaled –, s’harmonisent dans une dynamique très contemporaine. Nous sommes exactement au mitan des faubourgs d’Alger la Blanche et de la scène de l’Apollo Theater où trépigne James Brown. Il est clair qu’ici, l’Algérien réussit le rare équilibre entre le capital des racines (la derbouka de l’Oranais Mohsein Chentouf est présente sur tous les titres) et l’élan de la modernité. Mais, au risque de paraître expéditif, il est évident que « Didi », qui ouvre le disque, emporte tout sur son passage : les réticences d’un public non averti, les barrières de la langue et les réserves face à certains mariages supposés improbables (comme un parfum d’Arabie mêlé à une intervention de saxophone strictement rhythm’n’blues). « Didi » est le premier vrai tube raï à conquérir un marché international. Et il entraîne l’album vers des sommets de ventes : multiples Disques d’or en France et dans des pays plus improbables (comme l’Inde), Khaled atteindra même la douzième place des classements de ventes d’albums pop aux Etats-Unis. Du double point de vue comptable et artistique, c’est donc ici que tout a commencé. Christian Larrède
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