La chronique
Le huitième album studio (on adjoindra deux opus live, un DVD, un faux Best of en vrai réenregistrement de quelques old favorites, le tout à l'ukulélé soprano) de Thomas Fersen laisse parler les petits papiers, ceux que le chanteur, auteur, compositeur, musicien et réalisateur autorisent à traîner au fin fond de ses poches, en accumulation de petites phrases qui se brouillent, fugaces centres d'intérêt, et autres passions d'un jour.
Il laisse également s'exprimer des étuis d'instruments comme des cercueils en format réduit, la magie des stylos dérobés sur les chariots de room-service des hôtels de tournée, et des références de fin lettré (au graphiste Edward Gorey, par exemple, ami de la Famille du bon Charles Addams, et emblème de la distinction mystérieuse). Et si tout ce qui précède peut sembler étrange, c'est bien car Je Suis au Paradis l'est, et plutôt douze chansons qu'une. Or donc, précédé de l'existentielle interrogation Qui es-tu Thomas ? illustrée par Christophe Blain (et écho distingué au piteux D'où viens-tu, Johnny ?, nanard hallydéen millésimé sixties sur fond de Camargue), l'album décline la trouble galerie de personnages a priori infréquentables, mais qui s'avèrent à l'usage aussi énigmatiques que l'inconnu croisé dans la rue.
Qu'il s'appelle « Dracula » (Ce fou romantique rejeté dans les oubliettes) ou Barbe Bleue (Qu'est-ce qu'il y a dans ton placard/Ca sent bizarre ?), les héros de Fersen sont ici simultanément victimes de leur destin, et agacés, prodigieusement, par le quotidien. D'un loup-garou à la créature de Frankestein, d'une momie égyptienne née à Clamart à un fantôme amoureux (Trenet a déjà merveilleusement cerné le sujet dans « Mam'zelle Clio »), le chanteur presque quinquagénaire refuse de grandir, à l'ombre (épaisse) des ?uvres de Bram Stoker ou Mary Shelley. Les musiques qui viennent après, la plupart du temps, imposent qu'on utilise un quatuor si les cordes chantent (« La Barbe Bleue »), ou qu'on les ravive de la flamme du rock si le spectacle l'impose (comme pour la fille demi-nue dans un baquet de « Mathieu »). Et s'il faut retenir une mélodie, ce sera bien naturellement celle de « Félix », évocation libidineuse de l'immense Félix Faure, président nul (l'affaire Dreyfus), et mort resplendissant dans les bras de sa maîtresse.
On trouve de tout chez Fersen : de la noirceur, de la folie, de l'extravagance, et des choses chantées et pourtant pas racontables (J'suis mort et j'en fais pas un drame in « J'suis mort »). On y rencontre surtout le talent de quelqu'un qui, cent fois sur le métier, balance quelques coups de pied bien sentis à une chanson française par trop raisonnable (on dira : une belle paire de claques qui n'est pas rappeler Vian), et lui offre une virée gracieuse à bord du train fantôme de nos fantasmes, et de nos peurs enfantines. Délicieux frissons.
Christian Larrède
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