La chronique
La période entre le premier album solo et celui-ci a permis à Abd al Malik de réfléchir à une nouvelle manière d’amener la culture hip-hop aux oreilles d’un public plutôt habitué à un rap aux propos soit subversifs, soit « bling-bling ». Le chanteur marque clairement une rupture avec ce courant musical dans « Déconstruire pour reconstruire ».
Il en ressort, pour la forme, une manière de déclamer les mots qui relève plus du slam que du rap et une musicalité qui surprend de par son originalité. Car entre-temps, le rappeur, frappé par l’immense talent de Jacques Brel qu’il découvre sur le tard, prend conscience de l’importance de l’interprétation dans une chanson. Il se démène alors pour rencontrer Gérard Jouannest, pianiste et compositeur de Brel. La rencontre est fructueuse et donne lieu à une collaboration à laquelle s’ajoute celle de Marcel Azzola, ancien accordéoniste du grand interprète (qui a aussi joué aux côtés de grands noms tels que Brassens ou Piaf). D’autres artistes venus d’horizons divers apportent leur pierre à l’édifice : Régis Ceccarelli (qui a travaillé avec entre autres Benjamin Biolay et Jean-Louis Murat) et Bilal à la réalisation, Laurent Vernerey à la basse et la contrebasse, à nouveau Ceccarelli à la batterie, aux percussions et aux claviers, Olivier Daviaud à la flûte et au violoncelle, Mathieu Boogaerts à la guitare, et la voix de Keren Ann sur le refrain de « M’effacer » et de Wallen sur « Adam et Eve ». L’ensemble donne une œuvre qualifiée d’ovni, un métissage musical aux ambiances rap, jazz, chanson et slam.
Le fond, quant à lui, ne change pas vraiment du registre du premier album d’Abd al Malik axé sur l’amour au sens large, mais le discours est plus universel et plus engagé politiquement. Il est question dans « Gibraltar » d’immigration, de son quotidien dans « Je veux rentrer chez moi », de tolérance et de racisme (« Saigne »), d’actualité et de foi dans « 12 septembre 2001 », d’amour dans « Adam et Eve » et « Je regarderai pour toi les étoiles », de la mort dans « Mourir à trente ans » et « M’effacer », et d’existentialisme sur « La Gravité » et « Les Autres ». Ce dernier, en référence à « Ces gens-là » de Jacques Brel, est un pilier de l’album de par son intensité.
L’absence de rythmes hip-hop, la vision parfois naïve du rappeur, la monotonie de certains morceaux sont autant de défauts qui font de Gibraltar un album marquant de par son originalité. Le message d’Abd al Malik est resté volontairement simple et ses talents d’orateur confèrent à ses mots le poids nécessaire pour être entendus par un large public. Et pour un album hip-hop avant tout, le pari n’était pas gagné d’avance.
Presque comme un symbole à une époque où chacun a peur de « l’autre », l’album est encensé par la critique et le public tombe sous le charme du prêcheur de bonnes paroles.
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