La chronique
Par les déclarations du metteur en scène Joann Sfar (nom reconnu de la bande dessinée, mais profane en matière de septième art), on sait ce que n'est pas Gainsbourg (Vie Héroïque), à savoir une biographie sur grand écran, ou la vision extatique de l'un des talents les plus singuliers de cet art, dit par lui mineur (la chanson populaire), auquel il a offert quelques instants majeurs. De même, on a assez rapidement appris ce que ne serait pas la bande originale d'un film, voulu comme un rêve pour enfants pas sages : une énième compilation du maître.
Donc, Gainsbourg sans Gainsbourg (à l'exception d'une « Valse de Melody » conclusive, et également présente dans sa version instrumentale, et du duo de Birkin et son Pygmalion dans « Je t'aime moi non plus », car on ne touche pas aux souvenirs de nos premiers émois) nourrit ce conte, mais avec sa signature : Lucien Ginsburg est partout, et appose naturellement sa griffe à la moindre portée. Le casting de ce double album (quarante trois pièces !) est logiquement pléthorique, certains comédiens chantant les airs liés à leur personnage : Laetitia Casta incarne Brigitte Bardot dans un « Bonnie and Clyde » en chantier, Yolande Moreau campe une Fréhel haute en couleurs avec « La Coco », reprise du patrimoine, alors que Philippe Katerine, toute sophistication dehors, s'approprie la silhouette de Boris Vian (et qui d'autre, aujourd'hui, pour revisiter « Je bois » ?). Sans oublier Sara Forestier, assez probante dans le rôle de France Gall, et avec « Baby Pop ». Et Eric Elmosnino, dans le rôle-titre, se taille naturellement la part du lion, dans un registre à bout de souffle, qui lui permet d'habiter des partitions aussi inscrites dans l'inconscient collectif, telles une « La Javanaise » interrompue, ou un « Aux armes et caetera » à la rythmique légèrement dolente.
On se situe clairement ici dans le à la manière de, ce qui a le mérite de ne pas désarçonner, tout en provoquant parfois des comparaisons proches de l'interrogation. A noter la petite cerise sur le gâteau, figurée par « Antoine le casseur » (ou Gainsbourg, sur un mode sautillant, dans les univers troubles de « Mon Légionnaire ») , mélodie inédite décomplexée par Philippe Duquesne. D'autres artistes participent au disque sans apparaître à l'écran : Jeanne Cherhal et Emily Loizeau braillent un « Qui est in, qui est out » de fin de surprise-partie, Dionysos offre sa caution électrique à « Nazi rock », Nosfell fournit la beat box de « Love on the Beat », Gonzales joue du piano un peu partout, et Serge Tessot-Gay de la guitare dans « L'hôtel particulier ». Enfin, Olivier Daviaud (pas étranger aux amateurs de Bénabar ou Olivia Ruiz) a pris en charge les arrangements de certains thèmes instrumentaux, secondé par Albin de la Simone, et autres aimables virtuoses, rendant, grâce à une interprétation du Bulgarian Symphony Orchestra, à Anton Dvorák ce qui lui appartient (la mélodie d' « Initials B.B. »).
Lorsque la musique s'éteint (les dernières vagues de cordes de Jean-Claude Vannier in Histoire de Melody Nelson), que reste t'il ? Tous les oublis fâcheux de noms qui figurent néanmoins au générique de cet album (Thomas Fersen, Rodolpe Burger, Magyd Cherfi, Bertrand Louis), une très tendre version du « J'ai rendez-vous avec vous » de Georges Brassens, rendue par Sfar en personne, et le sentiment diffus que, même si ce n'est pas le propos, tout ce joli monde vient rendre hommage, parfois maladroitement, mais toujours avec sincérité, au géant absolu de la chanson hexagonale.
Christian Larrède
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