La chronique
Cet opéra en trois actes d'Edouard Lalo, sur un livret de Charles Beauquier, inspiré par un drame de Schiller, n'avait jamais été enregistré, car tombé dans l'oubli en raison de la guerre de 1870, et il est toujours émouvant, car pas si fréquent que cela, d'être témoin d'une première mondiale, en l'occurrence ici une captation d'un concert qui s'est déroulé voici cinq années lors du Festival de Montpellier. On a beaucoup glosé sur le fait que le rôle de Verrina, initialement conçu pour une basse, ait été confié au baryton Franck Ferrari, mais le fait que ce dernier soit un ami intime d'Alagna explique sans nul doute cela.
Ce qui précède n'est pas anecdotique d'un ténor superstar, qui a eu son comptant de critiques, mais qui, parallèlement à certains choix de répertoire passablement surréaliste, s'est toujours attaché avec un enthousiasme de jeune homme à faire découvrir des partitions inédites, ou rafraîchir notre mémoire quant à certains airs oubliés.
Fiesque est donc un opéra français dans la pure tradition du genre, gorgé jusqu'à la coda des préceptes du genre (les grands sentiments, l'ancrage dans l'époque, une action continue, et les airs qui vont avec), préceptes susceptibles de lui rallier l'adhésion populaire la plus massive qui soit. Or donc, Fiesque, servi par une science des harmonies de Lalo qui frôle la plus aiguë des exactitudes, et un sens tout à fait épatant de l'agencement des situations et climats, est habité de ce souffle héroïque qui ravira les foules - et nous, par ailleurs - jusqu'au triomphe final.
En outre, et sous la conduite d'un chef - Alain Altinoglu - loin de toute emphase et pas encore blanchi sous le harnais des conventions, Roberto Alagna s'y montre impérial, et sait pallier les déficiences conséquentes de l'âge par un travail acharné, et une articulation unique sur la scène contemporaine. Tous ses partenaires ne sont pas exempts de tous reproches (Angela Gheorghiu, s'apercevant, mais un peu tard, que la barre de la partition était un peu haute pour elle, a été remplacée au chant levé par une encore trop tendre Michelle Canniccioni), mais Jean-Sébastien Bou incarne en Hassan l'idéal méchant maure.
On ne se laissera pas in petto aller à crier au chef d'?uvre exhumé (le ressort dramatique reste d'une rare indigence) et, après tout, seul le temps en décidera, mais Fiesque offre pour l'heure une musique foisonnante, servie par un chanteur d'exception, certes particulièrement confortable dans un rôle sur mesure. Et ce double album administre en outre la preuve, si besoin était, que Roberto Alagna souffre aujourd'hui de bien peu de concurrence en matière de répertoire français.
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