La chronique
L'histoire les a séparés, la musique les a réunis...Tous passionnés de chaâbi, conquérant mélodique de tout le bassin méditerranéen, mais également de sonorités plus confidentielles ou occidentales (la musique mêle ici les sonorités des cordes de mandoline, derbouka, banjo ou violon), ils ont il y a près de cinquante ans enthousiasmé les cafés des quartiers populaires d'Alger par la déferlante de ce que l'on a fini par dénommer le blues de la Casbah. Mais ils étaient juifs et musulmans, et leurs origines ethniques ont clivé l'ensemble, et le groupe de ces jeunes élèves du Conservatoire n'a pas résisté à la guerre d'indépendance.
Le film documentaire de la réalisatrice Safinez Bousbia - qui s'est particulièrement investi dans la reformation du groupe, se muant en véritable détective pour mettre la main sur la totalité des instrumentistes - raconte, entre mélancolie et irréductible joie de vivre, les retrouvailles sur scène de ces disciples du mythique El Anka, star dans les années vingt de la Casbah. Tant et si bien que les premiers spectateurs n'ont pas hésité à identifier l'orchestre El Gusto à la fabuleuse saga du Buena Vista Social Club. Ce qui est tout le mal qu'on lui souhaite.
Pour l'heure, le programme proposé ici en guise de support à des images que l'on imagine lumineuses et tendres, éclate à chaque mesure de nostalgie digne, et de joie de vivre. Au mitan de la sélection, une chanson bilingue synthétise l'entièreté du déchirement, du sentiment d'un bonheur évanoui : « Je suis pied-noir » raconte avec les mots simples du quotidien l'errance sans fin d'un enfant du pays, sa passion pour la bourra et les femmes belles comme des princesses, puis laisse place à la mélodie du traditionnel « El Hmam », en rappel des absolues vertus de la danse, qui lui-même s'efface au bénéfice de « Hab Yelaab Sport », hymne plein d'humour et d'impertinence au...football.
Quant à « Chihlet l'Ayani », chanson d'ouverture et adaptation arabe et ondoyante de « Quizas, Quizas, Quizas », elle démontre si besoin était l'universalité de la perte, et en réponse la force qui réside en chaque femme et homme. Musicalement, les mélopées proposées ici s'apparentent naturellement à la tradition des mélismes arabo-andalous. Affectivement, il s'agit avant tout de la sonorité irrépressible d'un c?ur qui bat.
Certaines musiques donnent du plaisir, même éphémère. D'autres réservent un rendez-vous rare avec le bonheur, la bonté, et la beauté : indubitablement, El Gusto appartient à cette deuxième catégorie. Une merveille.
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