La chronique
Ceci n'est pas l'histoire du jazz, mais bien l'histoire d'un homme passionné de jazz, et, partant, l'histoire d'une entreprise édifiée afin de perpétuer cette passion. Certes, le producteur Francis Dreyfus mit le pied à l'étrier à une invraisemblable palanquée de talents de la chanson de variété (de Christophe à Jean-Michel Jarre, en passant par Bernard Lavilliers ou Alain Bashung), mais, pour ce qui nous occupe ici, la création en 1991 d'un label plus spécifiquement consacré au jazz en fit la tête de pont assurée en Europe de cette musique d'obédience américaine.
Hommage donc autant à un parcours qu'aux artistes qui l'ont rejoint, avec une célébration (20ème anniversaire) en autant de disques dans leurs conditionnement d'origine, nichés dans une boîte prête à expédier, et 19 artistes français, européens, ou originaires d'outre Atlantique. Le listing de ces musiciens s'apparente peu ou prou à une certaine idée que l'on peut se faire de la musique syncopée, délicat équilibre entre virtuosité, créativité et musique populaire (Monsieur Dreyfus avait en sainte horreur l'élitisme artistique).
Classés suivant leurs pupitres originels, comme on pourrait le faire dans la musique savante, on y relève trois noms de pianistes : Frank Avitabile, le magicien immortel Ahmad Jamal, et l'ami tumultueux Michel Petrucciani. La famille des saxophones convoque entre autres un Steve Grossman rescapé d'aventures électriques auprès de Miles Davis, et Géraldine Laurent, l'une des rares représentantes féminines sur cet instrument. La famille des batteurs rassemble l'un des meilleurs européens, Aldo Romano, et l'un des meilleurs mondiaux, le vénérable octogénaire Roy Haynes.
Outre les indispensables Richard Galliano, Eddy Louis et Marcus Miller (respectivement à l'accordéon, à l'orgue, et à la basse), on relèvera que les guitaristes se taillent ici la part du lion, avec pas moins de cinq représentants, en chantre de l'inventivité la plus débridée (Sylvain Luc), grand personnage aussi solitaire que résolu (Pat Metheny), ou digne héritier de la tradition manouche (Biréli Lagrène). Artiste définitivement hors catégorie, le violoniste Didier Lockwood côtoie également ici les chanteuses Anne Ducros et Terez Montcalm, preuve de l'ouverture d'esprit présidant à la politique éditoriale de Dreyfus Jazz. Quelques-uns des albums proposés auront changé la vision que l'on pouvait avoir du jazz (s'il faut un cruel palmarès, on citera tous les Petrucciani, et Richard Galliano, et Jamal), mais tous témoignent, par le vent de liberté qui y souffle en permanence, la confiance qui régnait lors des sessions entre le patron du label, certes exigeant mais à l'écoute, et les jazzmen.
Aujourd'hui, l'aventure continue, avec toujours un(e) Dreyfus à la tête de la compagnie. Pourrait-on conclure à la constance de l'affection professée par ces gens à une musique, et à la persistance de la force créatrice de cette dernière ? On peut.
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