La chronique
Quelques mesures suffisent, celles qui ouvrent « Some Trivial Pursuit » (« I take the train station to station »), pour comprendre qu’une chanteuse qui se glisse spontanément dans un hommage au Révérend Robert Wilkins, chanteur et religieux de Memphis (Tennessee) qu’ont énormément écouté les Rolling Stones, ne saurait décevoir.
Et lorsqu’on constate qu’elle achève la même chanson par un passage a capella particulièrement virtuose, on peut raisonnablement conclure que la fille est culottée. Il faut néanmoins toujours aborder respectueusement un premier album, car l’artiste y a généralement glissé plus d’un quart de siècle d’émotions, d’apprentissage, et d’espoirs. C’est exactement le cas de Krystle Warren qui, née en 1980, et à peine sous les projecteurs ténus de l’actualité musicale, se retrouve embrigadée dans une série de catégories qu’elle n’a pas revendiquées, ni manifestement souhaitées.
Donc, les gens bien intentionnés évoque, au sujet de la jeune femme de Kansas City, le soul folk, et c’est une prison comme une autre (qui s’arrange simplement plutôt mal avec les nombreuses échappées jazz de son disque, le souffle du gospel qu’on y relève, ou quelques langueurs de violon tzigane, qui donnent envie de roucouler comme un imbécile). Et ces mêmes gens, bons comme le pain, sautent à pieds joints sur les comparaisons commodes : on parle donc de Tracy Chapman (lorsqu’une chanteuse noire se présente à l’abri d’une seule guitare acoustique, on parle toujours de Tracy Chapman), omettant de préciser que si Aretha Franklin n’avait pas magistralement œuvré il y a quarante ans, on ne serait pas tous là à faire les malins, et applaudir aux envolées dynamiques de la néophyte américaine.
Tout ce qui précède pour rappeler que le fossé reste considérable entre la banalité d’un parcours (adolescente pré-pubère, Warren adorait les Beatles, et chanter dans une chorale d’église) et la lumière de l’instant (Circles est une très bonne entrée en matière, et on attend la suite avec impatience). Et, même, on dédaignera l’échauffement (un groupe rodé sur la scène du festival folk de Newport, un premier EP produit par Russell Elevado, coloriste en chef d’Alicia Keys, un soutien affectueux de la part de Keziah Jones, qui l’a invitée à le suivre dans sa tournée hexagonale, et une tendresse avouée pour Paris), pour ne se concentrer que sur le conte de fées : treize chansons délicates et variées et sensibles (on y surprend même un piano-jouet), enregistrées dans le millésimé Electric Lady Studio, pour autant de paysages partagés entre romantisme et puissance vocale, technicité et spontanéité, timidité et sensualité affirmée. Krystle Warren n’a pas tout l’air d’une grande : elle est grande.
Christian Larrède
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