La chronique
Ne nous arrêtons pas à l'intitulé paramilitaire de l'opus : le deuxième album de Les Shades est léger sans vacuité, aérien sans emphase, et soyeux sans mièvrerie. Et les cinq garçons dans le vent du nouveau rock français en ont bien du mérite. Puisqu'ils se sont nourris d'un premier effort (Le Meurtre de Vénus, 2008) en succès d'estime, divers sauts de cabris par-dessus les genres (du punk à la soul, puis vers une pop indépendante, si l'on peut imaginer cela), et des concerts - de leur propre aveu, souvent triomphaux, et parfois non - aptes à emplir les têtes, épuiser les métabolismes, et nourrir la remise en cause.
L'aventure de 5/5 a donc débuté dans un studio, perdu au c?ur des Pyrénées, comme une retraite au sein d'un monastère, où les cantiques se teinteraient d'étranges inflexions, binaires et électriques. Et la réalisation de ces sessions a été confiée à Frank Redlich, qui reste assurément le seul être humain sur cette planète à avoir travaillé à la fois avec Khaled, les Plastiscines, ou Cerrone. La présence de l'ingénieur du son, et la mise à plat qui en a découlée, s'apparente à une sacrée révolution culturelle pour des jeunes gens qui, jusqu'alors, considéraient toute intervention extérieure comme un pur outrage. Surtout, les chansons (et, partant, l'auditeur) s'en trouvent gratifiées : le groupe a en effet appris la concision, la pure efficacité de mélodies accrocheuses, et développé de petites idées lumineuses qui éclairent toute ritournelle (les borborygmes des synthétiseurs en fin de «Infanterie »).
L'ambiance martiale, à plusieurs reprises confirmées (« La Diane » en évocation d'un chasseur, « C'est la guerre » ou l'art d'éreinter son prochain, et « Dictateur », portraits subliminaux de quelques fines crapules) se plie au chant sophistiqué, aux guitares à l'acidité pondérée, et aux claviers comme des guirlandes de Noël. Et lorsque Les Shades ne revisitent pas L'Art de la guerre de Sun Tzu, c'est pour mieux jeter un ?il ironique, voire désenchanté, sur l'époque : dans « Á l'horizon », tube potentiel imparable, un sort est fait aux décideurs emplis de leur propre importance, sur un refrain tout aussi primesautier qu'implacable. Et la scansion de « Ton rendez-vous manqué » en fera tressaillir plus d'un : « Tu avais pourtant pris rendez-vous avec l'argent et l'attitude/Mais tu passes toutes tes soirées avec ta bière et ta solitude ».
« Autoroute », limpide évocation de la vie de tournée, résume en ce sens l'ensemble du programme : images modestes mais définitives, voix gracieuse, sonorités de cordes comme une robe-fourreau, guitares péremptoires, et percussions fracassantes, tout concourt à générer un hit de moins de trois minutes. Le diagnostic est ainsi établi (et dans la mesure où l'exploit se renouvelle à treize reprises, jusque et y compris dans le « Keep On Keepin' On » en anglais dans le texte qui achève l'affaire) : le futur du rock français est aujourd'hui, et s'appelle Les Shades.
Christian Larrède
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