La chronique
Il est un détail troublant, et c'est que l'on reconnaît la musique de Bernard Lavilliers dès les premiers arpèges de guitare de la chanson d'ouverture (« Angola »), et ce avant même l'arrivée de la voix : madeleine de Proust, ou auto-suggestion, il n'en reste pas moins que le Stéphanois a durablement - et profondément - marqué le patrimoine de la chanson francophone.
Le deuxième détail (quoique...) reste que le chanteur est redevenu fréquentable, désormais privé de ce maniérisme à bout de souffle, et de son goût immodéré pour les anathèmes à l'emporte-pièce, qui avaient fini par le rendre insupportable. Ne plus être sous les feux d'une rampe aveuglante lui a manifestement rendu la pudeur, et la conscience raisonnée des choses justes, et des effets judicieux. Or donc, vous savez quoi ? Causes Perdues et Musiques Tropicales (d'après une définition, donnée par Lavilliers en personne, de son art, à un certain François Mitterrand) est un formidable album, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, mais pas uniquement. Un disque en noir et blanc, ridé et buriné comme le cliché illustratif, et donc humain (jamais) trop humain, mais également un disque de remise en question(s), de mise en danger, et de goût pour les aventures musicales à coloration multiple.
Ce grand tout débute donc par un duo avec Bonga, colosse de la chanson angolaise, et c'est beau comme Gérard Philippe perdu dans Les Orgueilleux d'Yves Allégret. Le cinéma, on le retrouvera sous le (grand) angle Marathon Man d'un « Je cours », mis en perspectives urbaines funky par Fred Pallem. La chevauchée se poursuit - comme des Indiens libertaires poursuivraient les cow-boys de la convention - par un enrobage chachacha, initié par le Spanish Harlem Orchestra, de slogans d'ultime manif, ou la danse dramatique de « Coupeurs de cannes » mise en trépidation par Mino Cinelu. David Donatien (l'homme dans l'ombre de Yael Naïm) époussette une nostalgie de mazurka pour « Sourire en coin », et Seb Martel et ses guitares, et Georges Baux, et tous les autres...Ici, un « Cafard » distingué et digne s'appuie sur une partition composée par Ruben Blades (star panaméenne, chanteur prodigieux, et ministre du tourisme). Et, ici, on n'a pas peur des mots qui fâchent (« Identité nationale »), et de convoquer le saumâtre souvenir de Pétain et Bousquet, ou de fustiger ces banquiers qui jouent avec les banquises, avec une force éruptive des formules qui s'appuie sur l'ombre tutélaire d'un Léo Ferré.
Alors, voilà : Causes Perdues...(pas pour nous) est un disque de poète tendre et velléitaire, de musicien, de grand voyageur des cultures, l'expression d'un artiste qui, depuis qu'il a cessé d'être donneur de leçons n'a jamais été aussi proche de nous, et d'un citoyen au poing levé et insurrectionnel. Un disque parfait ? Et bien, pas loin, vraiment pas....
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